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                              LE DIABLE PAR LA QUEUE (1969)

                         
           SCENARIO ET DIALOGUES
           Daniel BOULANGER & Philippe de BROCA
                         
                          DECOUPAGE
                          CLAUDE SAUTET
                         
                         
          AUTOROUTE - EXTERIEUR NUIT
                         
          Forte pluie. Circulation assez dense, mais fluide. Les phares des
          voitures trouent la nuit pluvieuse.
                         
          CHATEAU - VUE GENERALE - EXTERIEUR NUIT
                         
          Bruit de tonnerre. Pluie battante. Au premier plan, on distingue,
          à travers la pluie, une pancarte un peu défraîchie : « Hôtel du
          Grand Siècle ».
                         
          CHATEAU - GRENIER - INTERIEUR NUIT
                         
          Georges monte lentement l'escalier qui mène au grenier, une
          lanterne Camping-Gaz à la main. L'escalier craque. Il arrive sous
          les toits du château. Martial le rejoint.
                         
                          GEORGES
           Encore un !
                         
                          MARTIAL
           Vous en faites pas, m'sieur le comte, j'suis là.
                         
          Le champ s'élargit et on découvre que le plancher du grenier est
          couvert de pots de chambre. On entend l'eau, qui s'écoule des
          fuites dans le toit du grenier, tomber dans les pots.
                         
                          GEORGES
           Martial... Poussez-moi donc celui-là un peu, sur la
          gauche...
                         
          Martial, une canne à la main, obéit en marmonnant des paroles
          incompréhensibles.
                         
                          GEORGES
           Ça pisse de partout !
                         
          Fondu au noir.
                         
          CHATEAU - CUISINES - INTERIEUR NUIT
                         
          Cuisines antiques, dont le plafond est supportés par de gros
          piliers. Au premier plan, des bouteilles de vin recouvertes de
          généreuses toiles d'araignées. Sur une vieille cuisinière à
          charbon est posé un réchaud Camping-Gaz, et sur le réchaud une
          casserole. Amélie, un torchon sous le bras, touille distraitement
          le contenu de la casserole en lisant un roman de la Série Noire.
          Martial, portant sa lampe de camping, entre en clopinant aidé de
          sa canne. Une assiette plate est posée sur une table et surveillée
          par un petit chien. Martial pose la lampe et s'assoit sur une
          chaise devant l'assiette.
                         
                          MARTIAL
           A la soupe, madame la baronne.
                         
          Amélie verse une louche de soupe dans une assiette creuse, puis
          elle pose cette assiette sur l'assiette plate qui est déjà posée
          sur la table. Puis elle revient vers la cuisinière et prend un
          plateau posé dessus.
                         
          DEBUT DU GENERIQUE
                         
          MUSIQUE : Thème du générique. C'est une musique inspirée des
          musiques du Grand Siècle, de Lulli ou de Delalande.
                         
          Amélie sort de la cuisine avec son plateau dans une main, mais en
          gardant son bouquin ouvert dans l'autre main.
                         
          CHATEAU - COULOIR - INTERIEUR NUIT
                         
          Couloir voûté en pierre. Amélie apparait au bout du couloir,
          portant son plateau et son bouquin. Elle avance vers la caméra.
          Elle danse et elle sautille. Elle fait tomber la croquette posée
          sur une assiette sur le plateau, la ramasse, et la remet dans
          l'assiette. Contrechamp : Amélie passe entre deux rangée de
          bouteilles, et sort à l'autre extrémité du couloir.
                         
          CHATEAU - ESCALIER EN PIERRE - INTERIEUR NUIT
                         
          Un escalier en pierre, entre deux murs un peu délabrés. Amélie
          monte allègrement l'escalier, tourne sur le palier et entame une
          nouvelle volée de marches.
                         
          CHATEAU - SALLE CARRELEE - INTERIEUR NUIT
                         
          Amélie, vue en plongée d'une galerie en haut de la salle, traverse
          la salle, en continuant à lire. Elle s'arrête un instant, et pose
          le bouquin sur le plateau, pour tourner la page.
          CHATEAU - ESCALIER ET PASSAGE EN BOIS - INTERIEUR NUIT
                         
          Un escalier en bois. Le décor est moins délabré que précédemment.
          Amélie monte l'escalier, elle tient son livre à la main sans le
          lire. Elle s'engage dans un étroit passage en bois.
                         
          CHATEAU - SALLE AU PLAFOND CAISSONNE - INTERIEUR NUIT
                         
          Par la porte de la salle, on aperçoit Amélie qui arrive, sort par
          cette porte, et grimpe dans un escalier en colimaçon.
                         
          CHATEAU - PASSAGE ET ESCALIER EN BOIS - INTERIEUR NUIT
                         
          Assez semblable à celui traversé précédemment (Cela pourrait
          d'ailleurs être le même décor ré-utilisé). Sauf qu'Amélie arrive
          par le passage et redescend l'escalier.
                         
          CHATEAU - ESCALIER EN PIERRE - INTERIEUR NUIT
                         
          Décor, lui aussi, assez semblable à l'un des décors précédents
          (encore une fois, cela pourrait être le même décor ré-utilisé).
          Amélie monte l'escalier. En haut, sur la rambarde de pierre, une
          bougie allumée est posée. Amélie qui a repris sa lecture passe
          devant la bougie et s'engage dans un couloir.
                         
          FIN DU GENERIQUE ET DE LA MUSIQUE
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR NUIT
                         
          Amélie entre en ouvrant la porte du pied.
                         
          MUSIQUE . On entend un piano : Thème de Jeanne. C'est un thème
          assez romantique, inspiré des grands compositeurs du XIX° siècle.
                         
          Toujours lisant, Amélie passe devant la Marquise, assise derrière
          son bureau. Elle tient un face-à-main devant ses yeux pour s'aider
          à lire.
                         
                          AMELIE
           Une croquette pour le dix !
                         
                          LA MARQUISE
           Une croquette, une !
                         
          Elle tape sur les touches d'une petite caisse enregistreuse.
                         
          CHATEAU - GRAND SALON - INTERIEUR NUIT
                         
          Amélie arrive avec son plateau. Jeanne est assise au clavier du
          piano, et continue à jouer. Amélie s'appuie un instant sur le
          piano pour écouter Jeanne. Les deux cousines échangent un sourire.
          Amélie regarde au-delà du piano. Son visage redevient sérieux, et
          elle s'éloigne. Elle arrive devant la table derrière laquelle M.
          Patin est assis, son journal appuyé sur un bougeoir. Elle pose le
          plateau, et prend la croquette avec une cuillère pour la déposer
          dans l'assiette de M. Patin.
                         
           M. PATIN
           Merci, mademoiselle Amélie.
                          AMELIE
           Ne m'appelez pas toujours mademoiselle, c'est vexant quand
           on a divorcé !
                         
          Amélie s'éloigne, appuie sa jambe sur le bord d'une chaise et
          reprend sa lecture
                         
           M. PATIN
           Divorcé à dix-neuf ans, c'est bien le monde d'aujourd'hui,
           ça... Pauvre enfant !... Et bizarrement, je trouve les
           curés responsables.
                         
          Georges entre dans le Salon, une cigarette au bec. Il s'assoit
          dans le fauteuil situé en face de la chaise sur laquelle Amélie a
          posé son pied.
                         
                          GEORGES
           `Soir, Amélie.
                         
                          AMELIE
           `Soir, papa.
                          GEORGES
           Ahhhh... Où est ta mère ?
                         
                          AMELIE
           Travaille...
                         
                          GEORGES
           Et moi aussi, je travaille.
                         
                          AMELIE
           Moi aussi, je travaille.
                         
                          GEORGES
           Nous travaillons tous, pendant que le bourgeois se goberge
           et s'empiffre !
                         
          FIN DE LA MUSIQUE. Fin du Thème de Jeanne.
                         
                          AMELIE
           Tiens, il a fini sa croquette. Papa, tu veux pas desservir,
           je finis mon chapitre.
                         
          Elle tend son torchon à son père, qui se lève lentement de son
          fauteuil.
                         
                          GEORGES
           Oh, la-la-la-la-la...
                         
          Il pose son torchon sur son bras gauche, façon loufiat, et
          s'approche de la table de M. Patin.
                         
                          GEORGES
           Une veille de quinze août, et j'en suis à mon cent-dixième
           pot...
                         
           M. PATIN
           Pot de quoi ?
          Georges débarrasse l'assiette de M. Patin.
                         
                          GEORGES
           De chambre, monsieur Patin... Cent-dix pots de chambre...
           pour protéger mon ciel !
                         
          On voit le plafond du salon, décoré d'une fresque bucolique du
          XVIII° siècle avec des anges.
                         
          MUSIQUE . Début du Thème du château. Thème romantique joué par un
          orchestre de chambre à cordes.
                         
           M. PATIN
          Il lève les yeux vers le plafond.
           Mon Dieu !... Encore un ange qui a perdu une fesse !
                         
                          GEORGES
          Il suit le regarde de M. Patin et se crispe un peu.
           Amélie !... Où est ta mère ?
                         
          CHATEAU - UNE CHAMBRE - INTERIEUR NUIT
          Diane est en train d'observer attentivement un drap avant de faire
          un lit. Elle mord dans le drap, et goûte avec satisfaction. La
          porte s'ouvre. Elle sourit aux nouveaux arrivants, sa fille et son
          mari. Georges s'assoit dans un fauteuil.
                         
                          GEORGES
           Et je fais leur lit...
                         
                          DIANE
           Oh... Georges, mon ami, j'en ferais cinquante avec joie,
           mais nous n'avons qu'un seul client depuis six mois.
                         
          Diane commence à faire le lit.
                         
                          AMELIE
           J'te donne un coup de main, maman ?
                         
          Chacune d'un côté du lit, les deux femmes tirent sur le drap. Plus
          forte, Amélie entraîne sa mère, qui s'écroule sur le matelas.
          Amélie tombe à son tour sur le lit, et nous montre sa culotte.
                         
          FIN DE LA MUSIQUE. Fin du Thème du château.
                         
                          GEORGES
           Oh, ne m'excitez pas : c'est pas le moment.
                         
          Les deux femmes, enlacées, rigolent en le regardant.
                         
                          AMELIE
           Oh... écoute, papa !
                         
                          DIANE
           Devant ta fille !
                         
          Georges se lève du fauteuil, l'air soudain grave.
                         
                          GEORGES
           Diane, où est ta mère ?
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR NUIT
                         
          MUSIQUE . Thème de Jeanne. Le piano est peu audible, un peu
          lointain par-dessus les voix de la conversation. Il ne deviendra
          plus audible qu'un peu plus tard.
                         
          La marquise, toujours assise derrière son bureau, lit le journal
          « L'équipe » à l'aide de son face-à-main. A l'arrivée de son
          gendre, elle pose son journal et son face-à-main.
                         
                          GEORGES
           Bonjour, ma mère, j'ai à vous parler. Je vois que je ne
           dérange pas vos comptes.
                         
          La marquise se lève.
                         
                          LA MARQUISE
           Parlons-en de nos comptes : nous tirons le diable par la
           queue !
          Elle se dirige vers le salon, suivi de Georges.
                         
                          GEORGES
           Vendez vos bijoux.
                         
                          LA MARQUISE
           Quels bijoux ?
                         
          Georges touche l'une des boucles d'oreille de sa belle-mère.
                         
          Le piano devient nettement plus audible.
                         
                          GEORGES
           Rien qu'une boucle d'oreille comme celle-là nous répare le
           toit de la chapelle.
                         
                          LA MARQUISE
           Et vous me voyez sortir avec une seule boucle d'oreille !
           Vous êtes d'une mauvaise foi, mon gendre !
                         
                          GEORGES
           Ne parlons plus de bijoux et cessons de nous plaindre.
                         
          CHATEAU - GRAND SALON - INTERIEUR NUIT
                         
                          LA MARQUISE
           Depuis six mois, nous avons un single-breakfast par week-
           end... Un seul !
                         
          Ils sont arrivés au niveau de la table de M. Patin, toujours
          occupé à manger.
                         
                          GEORGES
           Plus les repas.
                         
          La musique est très nette maintenant.
                         
                          LA MARQUISE
           Oh... des repas sans drinks ! Ben, vous l'avez vu, là,
           votre client, c'est toujours le même. Un hôtel, mon ami, ne
           fonctionne qu'avec des pochards et des couples. Vous
           imaginez, hein, des couples... Hein ?... Love et wine !
                         
                          GEORGES
           Et chacun sa conception : la mienne est de fumer ma
           cigarette tranquillement dans un deux-pièces sur cour, la
           votre est de garder le château et d'en faire une auberge.
                         
                          LA MARQUISE
           Mais il y a une clientèle pour des lits comme les miens...
           Pouvez pas comprendre...
                         
                          GEORGES
           La vérité, c'est que je vous vois mal diriger une maison
           de...
                         
          Diane et Amélie entrent en se tenant par la main. Elles se
          rapprochent de la marquise.
                         
                          DIANE
           Tu veux dire un bordel ?
                         
                          AMELIE
           Oh, mais il y a bordel et bordel, maman ! Hein, grand-
           mère ?
                         
          Les trois femmes sont arrivées près du piano, sur lequel Jeanne
          continue à jouer. Elles s'assoient à côté du piano.
                         
                          LA MARQUISE
           Absolument ! Mais... ne parle pas comme ça devant ta
           cousine... c'est une demoiselle. Mais cela dit, pour sauver
           mon toit, moi, je tolérerais un claque. Avec une clientèle
           huppée, bien entendu.
                         
          Georges désigne M. Patin de la main.
                         
                          GEORGES
           A la place de ce vieux machin, vous voudriez peut-être le
           Duc de Windsor ou l'Aga Khan.
                         
           LA MARQUISE, DIANE ET AMELIE
          Ensemble.
           Et pourquoi pas ?
                         
          M. Patin se lève un peu brusquement et sort de la pièce.
                         
                          GEORGES
           Vous rêvez... je vais desservir. Comme d'habitude, tout me
           retombe sur les épaules.
                         
          Georges ramasse la vaisselle et sort derrière M. Patin.
                         
                          LA MARQUISE
           Mais nous ne rêvons pas. Mon idée est excellente : elle
           n'est pas exploitée, c'est tout. Notre plan est au point :
           Welcome... Love... et Kopeck ! Alors, toi, Amélie, tu
           attires la clientèle, et toi, Diane, tu la retiens.
                          AMELIE
           Et Jeanne ? Comme toujours, elle fait rien !
                         
                          LA MARQUISE
           Elle sait faire que ça !
                         
                          AMELIE
           C'est vrai. Et comment j'attire la clientèle ?
                         
                          LA MARQUISE
           Ben, ton petit garagiste.
                         
                          AMELIE
           Charlie ? Je lui en ai déjà parlé. Il n'a pas l'air chaud.
                         
                          LA MARQUISE
           Et bien, réchauffe-le.
                         
                          AMELIE
           Oui.
          Amélie se lève et sort de la pièce. Diane et sa mère reste assise,
          main dans la main, à écouter Jeanne.
                         
          GARAGE - STATION-SERVICE - EXTERIEUR NUIT
                         
          FIN DE LA MUSIQUE
                         
          Amélie, en ciré jaune, et tenant un parapluie d'une main, arrive à
          bicyclette dans la station-service sous une pluie battante. Elle
          jette le vélo par terre, derrière les pompes, et se dirige vers
          l'intérieur du bâtiment.
                         
          GARAGE - ATELIER DE MECANIQUE - INTERIEUR NUIT
                         
          Charlie, debout à califourchon sur une voiture, est en train de
          souder au chalumeau. Amélie entre, son parapluie toujours ouvert à
          la main. Elle essaie de lui parler, mais le son de sa voix est
          couvert par le bruit du chalumeau. Elle lui donne une claque sur
          les fesses, et Charlie retombe lourdement assis sur le capot de la
          voiture. Il éteint son chalumeau.
                         
                          CHARLIE
           Primo, tu m'emmerdes, deuxio, je travaille !
                         
          Il pose son chalumeau. Amélie pose son parapluie par terre.
                         
                          AMELIE
           Troisio, je te manque ! Et tu me vois pas assez.
                         
                          CHARLIE
           Oh, depuis que tu es haute comme ça que je te voie, alors
           ça suffit : tu rentres à ton château et tu me laisses
           bosser tranquille.
                         
                          AMELIE
           Et bien, bosse !
                         
          Elle s'éloigne légèrement. Charlie enjambe sa voiture et la
          rattrape par l'épaule. Il la serre tendrement.
                         
                          CHARLIE
           Qu'est-ce que tu voulais ?
                         
                          AMELIE
           Que tu me parles gentiment.
                         
                          CHARLIE
           Ah oui ?
                         
                          AMELIE
           Oui... j'ai besoin de toi.
                         
          Il s'éloigne légèrement d'elle.
                         
                          CHARLIE
           On y vient : dans les coups durs, Charlie, toujours
           Charlie. Quand tes types te plaquent, tu rappliques,
           hein...
                         
                          AMELIE
           Oh, mes types !
                         
                          CHARLIE
           Oh, je sais ce que tu vas me dire : quand tu les vois, tu
           ne penses qu'à moi !
                         
                          AMELIE
           C'est vrai !
                         
                          CHARLIE
           C'est pour ça que t'en as épousé un autre !
                         
                          AMELIE
           J'ai divorcé. Tu t'imagines, un divorce dans la famille !
                         
                          CHARLIE
           Ohhh... ta famille, stop, tu veux, stop ! Qu'est-ce que
           vous êtes ? Qu'est-ce que vous faites ? Qu'est-ce que ça va
           devenir, tout ça ? Parce que, pour la limonade, faut des
           dons, pas un poil dans la main !
                         
                          AMELIE
           Faut des clients, surtout ! Tu n'as qu'à nous en envoyer.
                         
                          CHARLIE
           Et j'aurais un pourcentage, je sais : quel genre ?...
                         
          Amélie est adossée au mur : Charlie pose ses deux bras de part et
          d'autre d'elle. Elle rapproche son visage du sien et l'embrasse
          tendrement. Charlie radoucit le ton.
                         
                          CHARLIE
           Bon... ben, si j't'envoie personne, c'est que personne ne
           passe.
                         
                          AMELIE
           Menteur ! C'est si facile si tu voulais.
          Elle l'embrasse de nouveau.
                         
                          AMELIE
           Alors, tu m'envoies des clients ?
                         
                          CHARLIE
           Non.
                         
          Charlie s'éloigne légèrement.
                         
                          AMELIE
           Enfin, c'est ton intérêt.
                         
                          CHARLIE
           Mais, si je me fais prendre, moi ?
                         
                          AMELIE
           Tu diras rien : t'avoueras pas.
                         
                          CHARLIE
           Ah, c'est merveilleux ! Tu penses qu'à toi, vous pensez
           vraiment qu'à vous, les femmes, hein !
                          AMELIE
           Faut bien. (La fin de la phrase est incompréhensible)
                         
          Charlie la reprend tendrement par l'épaule.
                         
                          CHARLIE
           Dis-moi... J'te vois ce soir ?
                         
                          AMELIE
           Ça dépend de toi.
                         
          Elle s'en va. Charlie la regarde s'éloigner, un sourire un peu
          béat aux lèvres.
                         
          AUTOROUTE - BRETELLE DE SORTIE - EXTERIEUR NUIT
                         
          Toujours la même circulation assez dense sous la pluie. Une Jaguar
          de type « E » s'engage sur la bretelle et quitte l'autoroute.
                         
          UN VILLAGE - UNE RUE - EXTERIEUR NUIT
                         
          La Jaguar traverse le village.
                         
          JAGUAR - EXTERIEUR NUIT
                         
          L'habitacle vu en plan rapproché à travers le pare-brise. Jean-
          Jacques, des lunettes aux verres teintées en jaune sur le nez,
          conduit. Cookie, portant des lunettes noires, regarde la route
          d'un air ennuyé et blasé. Les essuie-glace balaient le pare-brise.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Vous portez toujours des lunettes noires ?
                         
                          COOKIE
           Ouais.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Vous ne devez rien voir ?
                         
                          COOKIE
           Pourquoi j'y verrais ? Pour regarder quoi : vos
           raccourcis ?
                         
                          JEAN-JACQUES
           Je cherche de l'essence.
                         
                          COOKIE
           Moi, je cherche le soleil.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Et bien, en attendant, guettez les pompes.
                         
                          COOKIE
           Ce que j'en ai marre ! J'vous préviens : je reviendrai en
           avion.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Oh non, mais dites-moi, hein ! Je ne vous ai pas sifflée.
          Cookie enlève ses lunettes.
                         
                          COOKIE
           Parce que vous croyez que c'est pour votre charme que je
           suis là !
                         
          Elle remet ses lunettes.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Je le suppose.
                         
                          COOKIE
           Pauvre type ! Y en a des tas qui m'auraient descendue dans
           le midi.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Alors, pourquoi moi ?
                         
                          COOKIE
           Vous ou un autre... Ça finit toujours pareil, alors...
           Ajoutez que je m'en fous.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Oh !... Une pompe !
                         
          Il braque son volant vers la pompe.
                         
                          COOKIE
           Tout de même !
                         
          GARAGE - STATION-SERVICE - EXTERIEUR NUIT
                         
          Charlie attend près de ses pompes, un parapluie à la main. La
          Jaguar entre dans la station et s'arrête devant les pompes.
          Charlie décroche le pistolet de la pompe, et tenant toujours son
          parapluie d'une main, s'approche du réservoir de la voiture.
                         
                          CHARLIE
           Le plein ?
                         
          Jean-Jacques sort brusquement de la voiture.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Super !... Dites-moi où sont les... ?
                         
                          CHARLIE
           Au fond de la cour, à droite !
                         
          Jean-Jacques s'éloigne vivement vers le fond de la station.
          Charlie laisse le pistolet coincé dans le trou de remplissage du
          réservoir, et s'approche de la portière.
                         
                          CHARLIE
           L'huile et l'eau... S'il vous plait, ouvrez le capot.
                         
                          COOKIE
           Faut savoir où c'est.
                         
                          CHARLIE
          Charlie revient d'un pas en arrière, jette un oeil dans
          l'habitacle...
           Je vois le genre...
                         
          Il glisse la main dans l'intérieur de l'habitacle, débloque le
          capot et se dirige vers l'avant de la voiture. Il bascule le capot
          vers l'avant et se penche vers le moteur. Gros plan sur ses mains
          qui, armées d'un petit ciseau, coupent des fils au hasard. Il
          referme le capot, puis retourne vers l'arrière du véhicule pour
          vérifier le remplissage du réservoir. Jean-Jacques revient en
          courant vers la voiture. Charlie vient de raccrocher le pistolet.
          Jean-Jacques s'approche de lui.
                         
                          CHARLIE
           Cinq mille, monsieur...
                         
          Jean-Jacques lui donne une poignée de billets, puis court vers sa
          portière.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ça roule, petit !
                         
          Il pénètre dans sa voiture. Charlie s'approche de lui.
                         
                          CHARLIE
           Dites donc, ça doit grimper, ça, hein !
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah ! Faut savoir la retenir, c'est tout !
                         
                          CHARLIE
           Ah, ouais, ouais !
                         
          Jean-Jacques tente de démarrer sans succès.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah ben, c'est bien la première fois !
                         
          Charlie murmure quelques mots incompréhensibles
                          COOKIE
           Quelle chiotte !
                         
          Jean-Jacques continue de tenter de démarrer la voiture.
                         
                          CHARLIE
           Bougez pas, vous noyez tout, là !
                         
          Charlie ouvre le capot et regarde dans le moteur. Il retourne vers
          Jean-Jacques, une lueur d'inquiétude dans le regard.
                         
                          CHARLIE
           Et comment vous avez fait pour venir jusqu'ici ?
                         
                          JEAN-JACQUES
           L'autoroute, la déviation... avec les travaux !
                         
                          CHARLIE
           C'est pas ça que je vous demande : vos vis platinées sont
           mortes !
                          JEAN-JACQUES
           Mortes !
                         
                          COOKIE
           Mortes ! Et bien, réparez !
                         
                          CHARLIE
           Vous avez entendu le vilebrequin : ça faisait pas tic-tic,
           tic-tic ?
                         
                          COOKIE
           Oui... plein !
                         
                          JEAN-JACQUES
           Tic-tic... tic-tic-tic-tic ! Le vilebrequin, bien allez-y !
                         
                          CHARLIE
           Quoi ! Démonter le moteur à cette heure-ci ! Vous y pensez
           pas : j'en ai au moins pour quatre jours !
                         
          Avec un petit clin d'oeil entendu, Jean-Jacques sort quelques gros
          billets.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Même pour moi ?
                         
                          CHARLIE
           Même pour vous.
                         
                          COOKIE
           Et bien, appelez un taxi !
                         
                          CHARLIE
           J'suis désolé, mademoiselle, mais ici, il n'y a pas de
           taxi : on est loin de tout, vous savez.
                         
                          COOKIE
           Et vous n'imaginez tout de même pas que je vais passer la
           nuit ici, non ?
                         
                          CHARLIE
           Ah, je vais pas vous laisser comme ça, va !
                         
          Charlie tapote la joue de Jean-Jacques
                         
                          CHARLIE
           Y a pas trente-six solutions : avec moi !
                         
          Il s'éloigne de la voiture.
                         
          VILLAGE - UNE RUE - EXTERIEUR NUIT
                         
          On voit passer la 2 CV de Charlie sous la pluie.
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR NUIT
                         
          La 2 CV arrive devant le château. Elle s'arrête, les portes
          s'ouvrent : Jean-Jacques et Cookie descendent en portant des
          valises.
                          CHARLIE
           Bon, allez-y, moi, je file, hein, je veux pas laisser le
           garage sans personne.
                         
                          COOKIE
           Ouais !
                         
          Ils courent vers la porte d'entrée du château. Arrivés à la porte,
          Jean-Jacques tire le cordon de la sonnette.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ça a quand même une sacrée allure, ces vieilles demeures,
           hein ? Oh, ben, c'est amusant, ces contretemps, non ?
                         
                          COOKIE
           Nien-nien-nien !
                         
          La porte s'entr'ouvre. Jean-Jacques tape au carreau. Amélie ouvre
          un peu plus la porte.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Avez-vous une chambre, mon petit ?
                         
                          COOKIE
           Deux chambres !
                         
                          AMELIE
           Ah, parce que vous n'êtes pas... euh... ensemble ?
                         
                          JEAN-JACQUES
           Mais si !
                         
                          COOKIE
           Mais non !
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ohhh !
                          AMELIE
           Je peux vous offrir une chambre dans l'aile gauche, et une
           autre dans l'aile droite.
                         
                          COOKIE
           On peut discuter au sec, non !
                         
                          JEAN-JACQUES
           Allez !
                         
          Il ramasse les valises et suit Cookie qui vient d'entrer.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR NUIT
                         
                          JEAN-JACQUES
           Oh, la vache !
                         
          Cookie émet un petit sifflement admiratif et fait quelques pas à
          l'intérieur d'un salon, suivie par Jean-Jacques.
                         
                          COOKIE
           Oh, ben dis donc, c'que c'est chouette !
                          JEAN-JACQUES
           Ohhh !
                         
          Amélie se précipite à leur suite et les ramène dans le hall.
                         
                          AMELIE
           Hé ! Hé ! Dites donc, faites attention ! C'est un parquet
           Louis XIV !
                         
                          JEAN-JACQUES
           Oh ! pardon, je suis navré, mon petit.
                         
                          AMELIE
           Arrêtez de m'appeler « mon petit ».
                         
                          JEAN-JACQUES
           Et comment dois-je dire, mon enfant ?
                         
                          AMELIE
           Je suis la baronne Amélie de Coustine.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah ?
                         
                          AMELIE
           Mais oui.
                         
          La marquise descend le grand escalier, et se dirige vers son
          bureau.
                         
                          LA MARQUISE
           Veuillez passer par ici. Présentez vos papiers. Chambre
           avec bain, je suppose ?
                         
                          JEAN-JACQUES
           Euh...
                          COOKIE
           La mienne, en tous cas.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah !
                         
                          LA MARQUISE
           Donc, deux chambres... Voyons, voyons, voyons...
                         
          Jean-Jacques lève les yeux, et aperçoit, au-dessus de la tête de
          la marquise, un tableau ancien représentant une femme complètement
          nue dans une pose assez lascive. La marquise répond à son regard
          intrigué par un petit sourire entendu.
                         
                          LA MARQUISE
           Voyons, voyons... Il me reste à dix-huit et vingt milles
           francs.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Oh ?
                         
                          LA MARQUISE
           Meublées d'époque !
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah !
                         
                          LA MARQUISE
           On règle d'avance en liquide. Nous disons donc la chambre
           du Maréchal et celle de la Pompadour. Georges !
                         
          Elle appelle vers le haut de l'escalier. Georges descend quelques
          marches en robe de chambre, et s'arrête. Il se penche par la
          balustrade.
                         
                          GEORGES
           Ma mère ?
                         
                          LA MARQUISE
           Les bagages !
                         
                          LA MARQUISE
           Vous n'avez pas dîné ?
                         
                          JEAN-JACQUES
           Mon Dieu...
                         
                          COOKIE
           Non, et j'ai faim !
                         
          Alors que Cookie commence à monter, Georges est arrivé au bas de
          l'escalier. Il se penche pour ramasser les bagages.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Dites-moi, mon ami, la pension est comprise dans le prix
           des chambres ?
                         
          Georges monte quelques marches, et s'arrête à côté de Cookie.
                         
                          GEORGES
           Ma mère, et pour les repas ?
                         
                          LA MARQUISE
           Nous n'avons que le dîner gastronomique, prix fixe ou à la
           carte.
                         
          Jean-Jacques a rejoint Georges et Cookie sur les marches.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Fi-fixe !
                         
          Cookie hoche la tête d'un air désabusé. Ils commencent tous les
          trois à gravir l'escalier.
                         
                          LA MARQUISE
           Diane !... Diane, mon enfant ! Le Maréchal et la Pompadour.
                         
          Diane vient d'apparaître sur le palier intermédiaire. Les trois
          autres arrivent à sa hauteur. Ils montent tous les quatre
          ensemble. Ils arrivent à l'étage.
                         
          CHATEAU - PALIER DU PREMIER ETAGE - INTERIEUR NUIT
                          DIANE
           Par ici, s'il vous plait...
                         
                          COOKIE
           Où c'est, ma chambre ?
                         
                          DIANE
           Vous n'êtes pas ensemble ?
                         
                          JEAN-JACQUES
           Mais si !
                         
                          COOKIE
           Mais non !
                         
          Diane se rapproche de Jean-Jacques, et lui chuchote d'un air
                         COQUIN :
                         
                          DIANE
           Tant mieux !
                         
          Jean-Jacques sourit béatement.
                         
                          DIANE
           Georges, mon chéri, accompagnez mademoiselle dans la
           chambre voisine.
                         
          Elle s'éloigne et Jean-Jacques semble intrigué. Il murmure :
                         
                          JEAN-JACQUES
           Georges, mon chéri ?...
                         
          Il rattrape Diane.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Dites-moi, ma belle, vous n'êtes pas la petite amie du
           bagagiste ?
                          DIANE
           Non, du tout, c'est mon mari. Oh, je ne vous ai pas
           présenté. Georges ! Monsieur ?...
                         
                          JEAN-JACQUES
           Jean-Jacques Leroy-Martin.
                         
                          DIANE
           Le Comte de Coustine.
                         
          Georges revient en arrière, pose la valise qu'ils portaient et les
          deux hommes se serrent la main.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Enchanté.
                         
          Comme Diane se penche pour ramasser la valise que Jean-Jacques
          avait posée pour serrer la main de Georges, Jean-Jacques prévient
          son geste.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Non, non, madame, je vous en prie. Non. Laissez... après
           vous... J'ai connu un Coustine à Coetquidan.
                         
          Il pénètre dans sa chambre à la suite de Diane.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE JEAN-JACQUES - INTERIEUR NUIT
                         
          Diane ouvre la porte.
                         
                          DIANE
           Ah, c'est curieux, mon mari est le dernier mâle du nom.
                         
          Jean-Jacques entre à son tour.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah, vous avez raison. C'était un Loustine... ou Roussi...
          Il frappe ses mains l'une contre l'autre.
           Plombac !... Un garçon très brillant, d'ailleurs.
                         
          Diane rit et s'assoit sur lit.
                         
                          DIANE
           Je pense que vous serez bien.
                         
          Elle prend un oreiller, et le porte à son visage.
                         
                          DIANE
           Ce sont des oreillers qui ont leur histoire.
                         
          Elle s'allonge sur le lit.
                         
                          DIANE
           La Pompadour a couché là.
                         
          Elle se redresse pour allumer la lampe.
                         
                          DIANE
           Et si vous aimez lire, vous avez la lumière ici.
          Elle se lève du lit et revient vers Jean-Jacques.
                         
                          DIANE
           Je peux vous offrir... la lecture.
                         
          Elle prend un petit livre ancien posé sur une commode. Elle
          l'ouvre et le tend à Jean-Jacques.
                         
                          DIANE
           Ce sont des ouvrages un peu libertins. Malheureusement, je
           n'aime que ça.
                         
          Jean-Jacques vient de voir la page que lui a choisie Diane, et il
          affiche une mimique de surprise un peu effaré.
                         
                          DIANE
           Ça va pas ?
                         
          Il se tourne vers Diane, et se retrouve nez à nez avec elle.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Si, si... si, si... Non, non... Au contraire...
                         
          Il essaie de reprendre une contenance, mais n'y arrive pas et se
          dirige vers le lit.
                         
                          JEAN-JACQUES
           La tête me tourne !...
                         
          Il s'assoit sur le lit, e prend machinalement un tout petit livre
          posé sur la table de nuit. Il l'ouvre au hasard, et prend un air
          encore plus effaré que précédemment.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ooohhh !!!...
                         
          Il rit en secouant la main.
                         
                          DIANE
           Nous vous attendons dans la salle à manger : c'est à deux
           pas. Au bout du couloir, le grand escalier, à gauche, et
           tout de suite après la salle de musique et le fumoir. Oh,
           j'oubliais, votre compagne est de mauvaise humeur... Ce
           sont les voyages qui fatiguent. Elle va prendre un bain
           chaud, un bon Porto... Je vous signale que les boissons ne
           sont pas comprises... et vous allez la retrouver en forme.
           Nous sommes toutes les mêmes.
                         
          Elle ouvre les deux portes du sas qui mène vers la chambre de
          Cookie, et on entend un rire de femme.
                         
                          DIANE
           Vous voyez... déjà !
                         
          Elle sort en fermant la porte derrière elle
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE COOKIE - INTERIEUR NUIT
                         
          Cookie se sèche les cheveux avec une serviette. Elle a gardé ses
          grosses lunettes noires. Georges rit. Diane s'approche, et passe
          le bras autour de la taille de Cookie.
                         
                          DIANE
           Il est amusant, n'est-ce pas ? Je vous laisse...
                         
          Elle sort vers le couloir.
                         
                          COOKIE
           Alors, vous êtes comte, et vous faites le garçon d'étage.
                         
                          GEORGES
           Ah, faire ça ou se trimballer en Jaguar avec un
           scaphandrier.
                         
                          COOKIE
           Quoi ?
                         
          Cookie continue à se frotter les cheveux. Georges s'approche
          d'elle, et lui retire ses lunettes.
                         
                          GEORGES
           Regardez...
                         
          Il met les lunettes sur son nez, et prend l'air un peu ahuri.
          Cookie rit, et Georges lui rend ses lunettes, que Cookie garde à
          la main.
                         
                          GEORGES
           Ah, vous êtes de drôle d'oiseaux ! Les jeunes, les
           vieilles, une autre race, vraiment...
                         
          Tout en parlant, Georges est arrivé au bord de la baignoire.
                         
                          GEORGES
           Au début, ça vous étonne, et puis on s'habitue... comme le
           reste.
                         
          Il prend une éponge et commence à frotter le fond de la baignoire.
                         
                          COOKIE
           Ah... les femmes ne vous intéressent pas !
                         
                          GEORGES
           Boof !
                         
                          COOKIE
           C'est comme moi, les hommes. On en a vite fait le tour.
                         
          Georges se relève et Cookie apparait derrière lui : elle a remis
          ses lunettes.
                         
                          GEORGES
           Sûrement. Voilà, c'est propre.
                         
          Il pose l'éponge et tourne un robinet. On entend un gargouillis,
          mais l'eau ne vient pas.
                         
                          GEORGES
           Dommage qu'il y ait pas d'eau. Et c'est normal, hein, ces
           vieilles baraques... Le meilleur robinet, ici, c'est le
           toit. Et je voudrais bien voir notre bobine dans 387 ans.
                         
                          COOKIE
           387 ans ?
                         
                          GEORGES
           En 1581, ici, c'était la pleine forêt. Mon aïeul,
           Maximilien, chassait le merle, il tombe de cheval, et se
           brise la colonne. On pouvait plus le bouger. On a bâti
           autour. Et voila.
                         
                          COOKIE
           C'est vrai ?
                         
                          GEORGES
           Non... Mais nous avons toujours eu le goût d'embellir. Et
           c'est ça que je reproche à vos lunettes.
                         
          Cookie ne répond rien et prend un air un peu ahuri. Comme Georges
          se dirige vers la porte, elle enlève ses lunettes pour mieux le
          suivre des yeux.
          CHATEAU - PALIER DU PREMIER ETAGE - INTERIEUR NUIT
                         
          Georges sort de la chambre de Cookie. Il referme la porte derrière
          lui. A son tour, Diane sort de la chambre de Jean-Jacques, et
          referme la porte, avec un petit sourire aux lèvres. Georges arrive
          derrière elle.
                         
                          GEORGES
           Diane ! Je vous trouve bien belle tout à coup.
                         
          Il la prend dans ses bras.
                         
                          DIANE
           Vous voyez bien, Georges, qu'il nous faut du passage.
                         
          Ils se serrent l'un contre l'autre, et se caresse voluptueusement.
          Diane embrasse légèrement Georges sur les lèvres et ils
          s'éloignent tous les deux vers l'escalier.
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR NUIT
                         
          La 2 CV de Charlie arrive devant le perron. Plusieurs personnes,
          portant capuches et sac à dos, sortent du véhicule.
                         
                          CHARLIE
           Bon... Sonnez, moi je file, je veux pas laisser le garage
           sans personne.
                         
          Les touristes suédois grimpe le perron et sonnent.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR NUIT
                         
          Au coup de sonnette, Amélie ouvre la porte à deux battants. Les
          suédois, toujours encapuchonnés, entrent dans le château, en
          regardant autour d'eux, l'air intrigué. Derrière son bureau, la
          marquise s'incline légèrement.
                          LA MARQUISE
           Bienvenue, mes frères !
                         
                          AMELIE
           C'est pas des moines, grand-mère !
                         
          Les touristes suédois enlèvent leurs capuches et sourient à
          Amélie.
                         
                          LA MARQUISE
           Tant mieux, ces gens-là ne paient jamais ! Voilà...
           Bonjour !
                         
          Un touriste dit une phrase de bienvenue en suédois à la marquise
          et lui tend la main. Elle lui serre la main, puis serre celles de
          tous les autres touristes. Ils lui disent des mots de bienvenue en
          suédois.
                         
                          LA MARQUISE
           Voilà, voilà... Pardon, please... Make love, not war !...
                         
          Ils approuvent tous , d'un hochement de tête, ce dicton en
          anglais.
                         
                          LA MARQUISE
           Parlez pas français, hein ?... Parfait, parfait... La
           chambre du Roi avec champagne obligatoire !...
                         
                          AMELIE
           Par là...
                         
          Amélie, qui a monté deux ou trois marches, fait signe aux
          touristes, qui lui emboitent le pas et grimpent l'escalier
                         
                          LA MARQUISE
           Bravo, Amélie... Je retrouve ton garagiste !
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR NUIT
                         
          La 2 CV de Charlie arrive et s'arrête devant le perron du château.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR NUIT
                         
          La marquise, toujours assise derrière son bureau, entend le bruit
          des freins de la voiture et prend immédiatement une posture
          « commerciale ».
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR NUIT
                         
          Une famille - papa, maman, grand-père et quatre enfants -
          descendent de la 2CV.
                         
                          CHARLIE
           Bon, sonnez, moi je file, je veux pas laisser le garage
           sans personne.
                         
          La voiture repart pendant que la famille escalade prestement le
          perron et sonne la cloche.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR NUIT
          La porte, ouverte par Amélie, laisse pénétrer la famille. Les
          enfants, bob ou casquette sur la tête, tiennent dans leur mains
          des petits voiliers jouets. Mme Passereau, leur mère, bob sur la
          tête, s'approche du bureau de la marquise, l'air affolé.
                         
                          MME PASSEREAU
           Ah ! madame... je suis madame Passereau... mes enfants, mon
           père, mon mari. Nous avons eu une panne de voiture. Une
           voiture qui n'a pas cinq milles kilomètres. J't'avais dit
           de ne pas en changer ! De grâce, auriez-vous une chambre,
           ou n'importe quoi ?
                         
                          LA MARQUISE
           Il me reste des chambres à vingt milles francs.
                         
          M. Passereau a un sursaut effaré
                         
           M. PASSEREAU
           Ohhh !
                         
                          MME PASSEREAU
           Oh, j't'en prie, hein ! Moi, je ne couche pas dehors ! Et
           ce temps ! Les enfants ! Un rhume, une congestion,
           l'hôpital, peut-être...
                         
                          AMELIE
           Par ici.
                         
                          MME PASSEREAU
           C'est curieux comme les hommes ne pensent qu'à eux ! ......
           La nuit est là. Ils tombent et ils sont las qu'ils n'en
           peuvent plus. Je suis épuisée, je trouve plus mes mots...
                         
          La famille grimpe l'escalier, dépassant même Amélie qui les
          regarde, un peu interloquée.
                         
          VILLAGE - UNE RUE - EXTERIEUR NUIT
                         
          La 2 CV de Charlie traversent le village sombre et endormi,
          toujours sous la pluie.
                         
          GARAGE - STATION SERVICE - EXTERIEUR NUIT
                         
          Une grosse voiture américaine noire attend devant les pompes.
          Charlie gare sa voiture derrière les pompes. Côté conducteur de la
          grosse voiture, Schwarz, habillé de noir, et portant chapeau, a
          ouvert la porte et, debout à côté de la voiture, klaxonne avec
          vigueur. Charlie sort en courant de sa voiture et vient vers lui.
                         
                          CHARLIE
           Voilà, voilà, voila... Le plein ?
                         
          On aperçoit César assis à l'arrière de l'américaine, chapeau noir,
          très élégant et portant un parapluie à manche en bambou. Schwarz
          se penche vers César, qui acquiesce de la tête.
                         
                          SCHWARTZ
           Ouais, super.
                          CHARLIE
           Super.
                         
          Charlie se précipite vers ses pompes.
                         
                          SCHWARTZ
           C'est Max qu'a oublié de faire le plein.
                         
          Accord orchestral un peu angoissant. César, l'air grave, se tourne
          vers Max, assis à l'avant sur le siège passager. Il se contente de
          hocher la tête, ce qui suffit à inciter Max à se cacher, l'air
          penaud, derrière le dossier de son siège. Fin de l'accord
          orchestral.
                         
          Charlie laisse son pistolet en place sur l'orifice de remplissage,
          et repasse devant Schwarz.
                         
                          CHARLIE
           Bon, alors maintenant, on va vous vérifier l'huile, et puis
           l'eau aussi.
                         
          Il arrive devant la voiture, ouvre le capot. On le voit tirer
          quelque chose d'un coup sec, et on entend un bruit d'objet
          métallique tombant par terre.
                         
                          CHARLIE
           Et ben voilà...
                         
          Il referme le capot et, jonglant avec son chiffon, il revient vers
          les passagers. Entretemps, Schwarz s'est rassis derrière le
          volant. Charlie se penche vers César.
                         
                          CHARLIE
           Euh... cent trente litres, ça fait quinze milles, monsieur.
                         
          César lui tend des billets par la vitre ouverte.
                         
                          CHARLIE
           Merci, monsieur. Bonne route, monsieur.
                         
          Charlie se dirige vers l'arrière du véhicule. Schwarz essaie de
          démarrer le moteur, mais n'y arrive pas. Après une deuxième
          tentative, il se tourne vers César
                         
                          SCHWARTZ
           J'comprends pas.
                         
          César lui fait signe d'aller chercher Charlie. Max sort de la
          voiture, se dirige d'un pas décidé vers Charlie, qui était en
          train d'astiquer une voiture, l'agrippe par le col et le ramène
          vers l'américaine. Schwarz ouvre le capot.
                         
                          MAX
           Allez, répare ! Et en vitesse !
                         
                          SCHWARTZ
           Répare !... Mais répare !
                         
          César, qui est resté dans la voiture, les interpelle.
                          CESAR
           Restez correct, pas de scandale.
                         
          Charlie contourne la voiture et s'approche de César. On entend un
          chien aboyer.
                         
                          CHARLIE
           Me... Merci, monsieur. Merci bien. Je m'excuse, j'y connais
           rien dans ces voitures-là.
                         
                          CESAR
           Sorti de son trou, c'est pas la lumière, hein ! Bon,
           appelez-moi un taxi.
                         
                          CHARLIE
           J'ai pas le téléphone.
                         
                          CESAR
           Mais où je suis tombé, moi ! Dans quelle peuplade !
                         
                          CHARLIE
           Ah oui, mais y a le téléphone chez Madame la Marquise.
                          CESAR
           La Marquise ?
                         
          Charlie ouvre la porte arrière, et César sort de la voiture.
                         
                          CESAR
           Téléphone... quelle marquise ?
                         
                          CHARLIE
           Ben, la-haut, au château. Et puis j'ai ma voiture, si vous
           voulez.
                         
          César tient une mallette à la main. Il fait signe à ses deux
          comparses de le suivre. Max se précipite pour ouvrir la porte
          arrière de la 2 CV à César, qui monte dans le véhicule. Max
          refermer la porte. Charlie démarre. Schwarz s'installe à côté de
          Charlie, et Max vient s'assoir à côté de Schwarz. Max a un peu de
          mal à fermer la porte. La 2 CV démarre en marche arrière
                         
          CHATEAU - VUE GENERALE - EXTERIEUR NUIT
                         
          MUSIQUE . On entend jouer le piano. Thème du dîner. C'est une
          musique assez joyeuse bien rythmée.
                         
          CHATEAU - SALLE A MANGER - INTERIEUR NUIT
                         
          Jeanne joue du piano, pendant qu'Amélie et son père servent les
          convives. La marquise apparaît à l'entrée de la salle, vêtue d'une
          somptueuse robe du soir. Elle a sorti ses bijoux et s'est coiffé
          d'un petit chapeau d'où dépasse une immense plume.
                         
                          AMELIE
           Fruits ?... Pâtisseries ?...
                         
          Amélie s'approche de la table des Passereau. Même les petits
          voiliers sont à table.
                          FILLE PASSEREAU
           Y a pas de glaces, maman ?
                         
                          FILS PASSEREAU
           (Un ou deux mots incompréhensibles, puis), maman, j'ai
           faim.
                         
          A côté à la table de Jean-Jacques et Cookie, Georges débouche une
          bouteille de vin et la goûte. Georges est en smoking, Jean-Jaques
          a mis un blazer bleu pétrole, et Cookie une perruque rose.
                         
                          FILLE PASSEREAU
           Moi aussi !
                         
          CHATEAU - PALIER ET GRAND ESCALIER - INTERIEUR NUIT
                         
          M. Patin, en pyjama et épaisse robe de chambre nouée à la diable,
          béret et lunettes sur le front, descend l'escalier d'un pas
          précipité. Il arrive tout près de la marquise, toujours postée à
          l'entrée de la salle, et qui fume une cigarette.
                         
           M. PATIN
           Alors, j'écris tranquillement mon éditorial, comme toutes
           les semaines, et voilà du piano au milieu de la nuit !
                         
                          LA MARQUISE
           Voulez-vous me dire qui lit l'éditorial du Petit Beaujolais
           Libéré ! Mais qu'est-ce que c'est que cette tenue ? Vous
           voilà à moitié nu, là, dans mon salon ! Vous vous croyez
           chez vous.
                         
          Machinalement, M. Patin réajuste sa robe de chambre.
                         
           M. PATIN
           Ben, je le pensais, madame. Mais ce monde ?...
                         
                          LA MARQUISE
           C'est le week-end, monsieur Patin.
                         
           M. PATIN
           Ah oui, week-end, loisirs, vacances... Ils ne foutent plus
           rien et se reproduisent comme des lapins !
                         
                          LA MARQUISE
           C'est la vie qui roule, monsieur Patin.
                         
          M. Patin hausse le ton :
                         
           M. PATIN
           Elle roule vers l'abîme, oui !
                         
          CHATEAU - SALLE A MANGER - INTERIEUR NUIT
                         
          M. Passereau, qui écoute le piano avec beaucoup d'attention, met
          un doigt sur sa bouche.
                         
           M. PASSEREAU
           Chhht !
                         
          Mme Passereau le regarde en hochant la tête.
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR NUIT
                         
          La porte d'entrée s'ouvre brutalement. Schwarz et Max entrent
          précipitamment, une main glissé à l'intérieur de leur veste. César
          les suit, tenant toujours sa mallette et son parapluie.
                         
                          CESAR
           Personne ?...
                         
          Il s'approche de quelques pas, et crie :
                         
                          CESAR
           Y a quelqu'un ?
                         
          CHATEAU - PALIER ET GRAND ESCALIER - INTERIEUR NUIT
                         
          La marquise, du haut de la balustrade du palier, se penche vers le
          hall d'entrée.
                         
                          LA MARQUISE
           Qu'est-ce ?...
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR NUIT
                         
          César tend son parapluie à Schwarz et sa mallette à Max. Il enlève
          son chapeau et le remet en forme. Max et Schwarz ont toujours la
          main glissée à l'intérieur de leur veste. Tous regardent vers le
          haut de l'escalier.
                         
          CHATEAU - PALIER ET GRAND ESCALIER - INTERIEUR NUIT
                         
          César montent prestement l'escalier, suivi de ses deux comparses.
          Il s'arrête brutalement à mi-parcours pour remettre son chapeau,
          et les deux comparses manquent lui rentrer dedans. César arrive
          sur le palier, mais ne voit pas la marquise, masquée par un
          pilier.
                         
                          CESAR
           Ah ! Téléphone !
                         
          Il décroche le téléphone, que Schwarz actionne avec vigueur.
                         
                          CESAR
           Allo ! Appelez-moi un taxi, vite !...
                         
          CHATEAU - SALLE A MANGER - INTERIEUR NUIT
                         
                          CESAR
           ... Comment ? Pas de taxi !
                         
          Amélie, Georges et tous les convives regardent, d'un air
          interloqué, vers le palier. M. Patin est debout derrière Jeanne.
          Jeanne a arrêté brutalement de jouer du piano.
                         
          FIN DE LA MUSIQUE
                         
          CHATEAU - PALIER ET GRAND ESCALIER - INTERIEUR NUIT
                         
          La marquise sort de derrière le pilier, et passe devant Max, qui
          regarde, l'air ahuri, la plume de son chapeau.
                         
                          LA MARQUISE
           Mais qu'est-ce que c'est que cet ostrogoth !
                         
          Elle se rapproche de César, toujours au téléphone.
                         
                          CESAR
           Bon, alors, passez-moi Turin, le 222-2-2-2-2... Comment,
           dans un heure ? Mais enfin, c'est tout de même
           invraisemblable ! Oui bon, ben j'attends.
                         
          Il raccroche. La marquise lui tape sur l'épaule.
                         
                          LA MARQUISE
           Non, mais pardon, monsieur... Qui que vous soyez - j'ai
           l'impression que vous n'êtes pas grand chose - je tiens une
           maison calme. Si vous arrivez ici pour briser ma porte, le
           téléphone, et mes oreilles, j'appelle la gendarmerie.
                         
          Elle s'assoit sur un banc près de la rambarde de l'escalier.
                          CESAR
           Ohhh ! La gendarmerie ! Dans une demeure aussi charmante.
           Mais je comprends, je ne me suis pas encore présenté.
           Baron... baron César Anselme de Maricorne, consul
           général...
                         
          Il enlève son chapeau, qu'il fait tournoyer entre ses doigts
          gantés.
                         
                          CESAR
           ... chargé des relations culturelles auprès des offices
           maritimes de l'Union Latino-Américaine... entre autres.
                         
          La Marquise, toujours assis lui tend la main, pour qu'il la baise.
                         
                          LA MARQUISE
           Mais je suis ravie, excellence.
                         
          César se contente de lui serrer distraitement le bout des doigts.
                         
                          CESAR
           Enchanté !
                         
          La marquise se lève. César tend son chapeau à Max.
                         
                          LA MARQUISE
           Nous avons des chambres à dix-huit et vingt milles francs,
           toutes historiques.
                         
          Comme la marquise se tourne légèrement vers la salle à manger,
          César a un petit mouvement de recul pour éviter la plume du
          chapeau.
                         
                          CESAR
           Bon... mettez m'en une.
                         
                          LA MARQUISE
           Bien, et pour ces messieurs ?
                          CESAR
           Oh... deux lits de camp... deux lits de camp. Je les garde
           auprès de moi. Ils sont perdus sans ça.
                         
          César dépose ses gants dans le chapeau que tient Max et lui tapote
          la joue.
                         
                          LA MARQUISE
           Alors, par ici... par ici, messieurs... Par ici...
                         
          La marquise tend le bras pour désigner le chemin. Schwarz, puis
          Max, se dirigent vers l'escalier qui monte vers les étages
          supérieurs. Max rend sa mallette à César. Au passage, Max
          subtilise très adroitement et discrètement le lourd bracelet d'or
          sur le bras tendu de la marquise.
                         
                          LA MARQUISE
           C'est tout ce que vous avez, comme bagages ?
                         
                          CESAR
           Oui... pour une nuit... enfin pour une heure... Hé, dites-
           moi... Ayez l'obligeance de me passer la communication, dés
           qu'on m'appellera. Charmante...
                         
          Max et Schwarz sont déjà sur les premières marches de l'escalier
          d'où ils suivent la conversation, l'air un peu ahuri. César les
          dépasse, mais ils reste figés sur place. César les regarde.
                         
                          CESAR
           Oh, les poètes !
                         
          Les deux comparses redescendent sur terre, et se remettent en
          marche dans l'escalier, et passant devant César, resté immobile.
                         
                          LA MARQUISE
           Jeanne, mon petit...
                         
          MUSIQUE. Jeanne se met à jouer "Rêve d'Amour" de Liszt.
                         
          Alors que les deux comparses continuent à grimper l'escalier à
          vive allure, César s'arrête sur le palier intermédiaire et claque
          des doigts. Les deux comparses redescendent. César fait un signe
          muet à Max, qui fouille dans sa poche, et tend le bracelet de la
          marquise à César. Celui-ci redescend prestement vers le palier de
          la salle à manger, pendant que les deux comparses restent sur le
          palier intermédiaire.
                         
                          CESAR
           Dites-moi, jolie marquise... Je voulais vous dire... Pour
           la communication, ben, n'est-ce pas, vous la mettrez à mon
           compte, c'est pas la peine de...
                         
          César termine sa phrase dans un bafouillage incompréhensible,
          mais, très adroitement, et très discrètement, il remet le bracelet
          au poignet de la marquise. Il sourit et regarde vers la salle à
          manger, et plus précisément vers le piano.
                         
                          CESAR
           Oh... "Raque-mane-ninoffe"... (Il s'agit de Rachmaninoff,
           prononcé avec l'accent du midi)
                         
          CHATEAU - SALLE A MANGER - INTERIEUR NUIT
                         
          Jeanne, assise derrière son piano, continue à jouer Liszt. César
          s'approche du piano, et s'accoude dessus, après avoir posé sa
          mallette sur le couvercle du piano.
                         
                          CESAR
           Superbe... Divin ...
                         
                          JEANNE
           Vous aimez ?
                         
                          CESAR
           Et comment ?... J'aime... j'adore la musique...
                         
                          JEANNE
           Vous aimez la musique ?
                         
                          CESAR
           Je l'aime pas... je vis la musique !
          La marquise s'est approché, et fait un signe à Georges.
                         
                          LA MARQUISE
           Georges... les bagages...
                         
          Georges, un verre à la main, vient prendre la mallette. César lui
          prend vivement le bras.
                         
                          CESAR
           Ma valise !
                         
          Il reprend sa mallette, pendant que Georges termine son verre.
                         
                          LA MARQUISE
           Je vous ai donné la chambre treize... La chambre de
           Casanova !
                         
                          CESAR
           Ca-Casanova ? Il a vécu dans ces murs ? Oh, le coquin !
                         
          Diane apparaît à l'entrée de la salle à manger, vêtue d'une très
          belle robe du soir en velours vert sombre.
                         
                          DIANE
           Deux jours... Il y a beaucoup aimé...
                         
          César détaille la belle Diane d'un air connaisseur. Il s'approche
          de Diane.
                         
                          CESAR
           A qui ai-je l'honneur ?...
                         
          Il baise la main de Diane, et la garde dans la sienne.
                         
                          CESAR
           Madame, César Anselme de Maricorne ne dérange pas la beauté
           pour la laisser languir...
          Il se détache de Diane, et s'approche de Georges.
                         
                          CESAR
           Garçon, à boire pour tout le monde. Le temps d'attendre mon
           coup de téléphone. Chère amie, une valse.
                         
          FIN DE LA MUSIQUE
                         
          Sur ses derniers mots, César s'est tourné vers Jeanne, qui
          s'arrête de jouer Liszt, et tourne la page de sa partition.
                         
           M. PATIN
           Vous n'allez pas jouer pour ce rastaquouère ?
                         
          MUSIQUE. Thème de valse.
                         
          César traverse la salle à manger, jusqu'à la porte qui donne sur
          le palier. Il siffle vivement. Les deux comparses entrent
          précipitamment, la main glissée dans l'échancrure de la veste.
          César rajuste sa cravate, puis donne la mallette à Max.
                          CESAR
           Chambre treize... Attendez-moi là-haut, je donne le change.
                         
          Air ahuri des deux comparses, qui semblent ne pas comprendre de
          quoi parle leur patron. César les regarde un instant.
                         
                          CESAR
           Non, ça fait rien.
                         
          Il revient vers la salle à manger, et se trouve nez à nez avec
          Diane. Il lui tend les bras. Ils commencent à valser.
                         
                          CESAR
           J'aime l'impromptu, la romance subite...
                         
                          DIANE
           Moi aussi... Il y a une heure, le château dormait. Vous
           arrivez, et tout s'éveille.
                         
                          CESAR
           Oui, je sais, je sais, on me l'a déjà dit. Question de
           tempérament. Coïncidence imprévisible...
                         
          Un orchestre se joint au piano, transformant la valse pour piano
          en concerto pour piano.
                         
          Alors que les deux valseurs passent près de Georges, celui-ci fait
          péter le bouchon d'une bouteille de Champagne. César se sépare
          brutalement de sa cavalière, et porte la main à sa ceinture. On
          aperçoit la crosse d'un revolver, glissé dans sa ceinture. Il voit
          la bouteille, s'aperçoit de son erreur, et réajuste sa veste.
                         
                          DIANE
           Mon mari vous a fait peur ?
                         
                          CESAR
           Votre mari ?...
          César reprend sa valse interrompue.
                         
                          CESAR
           J'aime pas les maris. Et vous ?
                         
                          DIANE
           Oh, vous savez, pour moi, tous les hommes sont des maris.
                         
          Il la serre brutalement contre elle.
                         
                          CESAR
           C'est vrai ?
                         
                          DIANE
           Vous me faites mal, excellence.
                         
          César se réajuste, changeant visiblement son revolver de place.
                         
                          CESAR
           Oh, pardon... Non, laissez tomber l'excellence. Appelez-moi
           César.
          Ils passent en valsant devant la table de Jean-Jacques et Cookie.
                         
                          COOKIE
           Parlez-moi d'un type qui sait s'amuser.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Comment ? Je ne suis pas drôle ?
                         
                          COOKIE
           Ah - ah - ah - ah - ah !...
                         
          Les valseurs repassent devant la table.
                         
                          DIANE
           Vous faites des jaloux ! Il faut réparer. Allez, je vous
           laisse...
                         
          Elle s'éloigne et rejoint son mari.
                         
                          GEORGES
           Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
                         
                          DIANE
           Un peu brutal... pas désagréable...
                         
          Diane et Georges s'éloignent. César tend la main vers Cookie.
                         
                          CESAR
           Permettez, mademoiselle, que ma joie se double du plaisir
           de vous inviter.
                         
          Cookie prend la main de César et se lève. Jean-Jacques se lève
          aussi et s'interpose. Cookie se rassoit.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Vous désirez ?
                         
                          CESAR
           Comment ?
                         
                          JEAN-JACQUES
           Non... rien...
                         
          L'air penaud, Jean-Jacques se rassoit. Cookie se relève et César
          l'entraîne dans une valse. Jean-Jacques se console en vidant son
          verre.
                         
          Mme Passereau tape sur le bras de son mari.
                         
                          MME PASSEREAU
           Tu m'invites pas ?
                         
           M. PASSEREAU
           Oh, oui.
                         
          Le couple Passereau se lève.
                         
                          MME PASSEREAU
           Papa, les enfants, allez vous coucher. Y a si longtemps
           qu'on a pas dansé (Derniers mots un peu incompréhensibles).
          Les couples dansent. Amélie s'approche de Jean-Jacques, une
          bouteille de Champagne ouverte à la main.
                         
                          AMELIE
           Vous restez seul ?
                         
                          JEAN-JACQUES
           Oh oui... non... je vais me coucher, je crois...
                         
          Il se lève.
                         
                          AMELIE
           Seul ?
                         
          Il se rassoit.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Oh, ça me changera... Plaire, plaire, toujours plaire... je
           suis las de plaire...
                         
          Elle lui a passé le bras autour de la nuque, et lui caresse
          l'oreille. Jean-Jacques bafouille quelques mots incompréhensibles.
                         
                          AMELIE
           Je ne vous crois pas !
                         
                          JEAN-JACQUES
           Mon petit, allons, montons cette bouteille !
                         
          Il se lève, un verre à la main et, de l'autre main, il prend la
          bouteille que tenait Amélie. Amélie s'éloigne, et Jean-Jacques se
          dirige vers la porte, la bouteille et le verre à la main. Il fait
          deux pas, se retourne, et regarde les danseur, l'air un peu
          éberlué.
                         
          Amélie tape sur l'épaule de César qui danse toujours avec Cookie.
                          CESAR
           Pardon !
                         
          Amélie a un petit regard coquin vers Jean-Jacques. César quitte
          Cookie et commence à danser avec Amélie. Cookie les regarde, l'air
          un peu fâché. Jean-Jacques est resté debout, comme figé sur place,
          toujours la bouteille et le verre à la main.
                         
          La sonnerie du téléphone retentit par-dessus la musique. La
          marquise va décrocher.
                         
          CHATEAU - PALIER ET GRAND ESCALIER - INTERIEUR NUIT
                         
          La marquise écoute deux secondes, puis se tourne vers la salle à
          manger.
                         
                          LA MARQUISE
           Excellence ! Vous avez Turin en PCV.
                         
          CHATEAU - SALLE A MANGER - INTERIEUR NUIT
                         
          César travers la salle à manger en courant.
                          CESAR
           Voila !...
                         
          CHATEAU - PALIER ET GRAND ESCALIER - INTERIEUR NUIT
                         
          César prend le téléphone des mains de la marquise.
                         
                          CESAR
           Ah, merci. Vous avez pas de cabine ?
                         
                          LA MARQUISE
           Non, mais je vais vous faire donner le silence.
          Elle se tourne vers la salle à manger.
           Jeanne, arrête ! Silence, vous tous ! J'ai l'étranger au
           bout du fil !
                         
          FIN DE LA MUSIQUE. La musique s'arrête.
                         
                          CESAR
           Non, non, non, continuez, continuez !
                         
          Il met le combiné à son oreille, et se dirige dans un recoin du
          palier.
                         
                          CESAR
           Allo ! Louvanski ?...
                         
           VOIX DE LOUVANSKI
           Oui, Louvanski : c'est toi, César ?
                         
          La marquise décroche l'écouteur et le porte à son oreille.
                         
                          CESAR
           Oui, impossible, ce soir. Non. (Paroles un peu
                          INCOMPRÉHENSIBLES)
                         
           VOIX DE LOUVANSKI
           Non ?
                         
                          CESAR
           Non, je peux pas être à la frontière.
                         
           VOIX DE LOUVANSKI
           Pourquoi ?
                         
          Petit à petit, les convives se rapprochent de l'entrée de la salle
          à manger.
                         
                          CESAR
           Impossible, je te te dis : la voiture est tombée en panne.
                         
           VOIX DE LOUVANSKI
           L'avion, il est parti.
                         
                          CESAR
           Quoi ? L'avion peut pas attendre ?
                         
           VOIX DE LOUVANSKI
           Mais non, je te dis, je ne peux pas... Je ne peux pas...
           Ecoute...
                         
                          CESAR
           Bon, d'accord, à demain. Allez, tchao !
                         
           VOIX DE LOUVANSKI
           Tchao, oui.
                         
          César baisse le combiné, mais le garde à la main. Il se retourne,
          et regarde, un peu surpris, la marquise qui raccroche son
          écouteur.
                         
                          CESAR
           Vous avez entendu ?
                         
                          LA MARQUISE
           On entend mieux l'étranger que l'épicier du coin.
                         
          Elle prend le combiné des mains de César et le raccroche.
                         
                          LA MARQUISE
           Mais, dites donc, ce Louvanski, là, m'a paru bien léger,
           hein. Les pannes, ça arrive à tout le monde. Il aurait pu
           vous attendre.
                         
          Elle a pris César par le bras, et ils se rapprochent du milieu du
          palier.
                         
                          CESAR
           Vous avez entendu ? Bon, voilà, vous avez tout compris,
           quoi.
                         
                          LA MARQUISE
           Ah !
                         
                          CESAR
           Oui, vous avez compris... qu'après vingt-neuf ans passés
           au-delà des frontières...
          Tous les convives, massés à l'entrée de la salle à manger, écoute
          César avec beaucoup d'attention. Au premier rang, les femmes, de
          gauche à droite, Mme Passereau, Cookie, Jeanne, Diane, Amélie.
          Derrière, un touriste suédois, M. Patin, Georges, et derrière
          encore, Jean-Jacques.
                         
                          CESAR
           ... au fin fond des Amériques, au milieu de ce peuple si
           peu familial, à qui... à qui j'apporte dans nos bagages
           culturels l'oxygène qu'il réclame à pleins poumons, il est
           dur, dis-je, de tomber en panne dans le berceau même de
           notre patrimoine, dont je vois ici le plus charmant
           fleuron. Il faudrait que j'en parle au prochain congrès,
           d'ailleurs. Qu'est-ce que je disais ?
                         
                          LA MARQUISE
           Votre avion...
                         
          César se dirige vers l'escalier. Il monte deux marches et s'arrête
          pour terminer son monologue.
                          CESAR
           En panne ! Le ministre attendra ! Bref, nous sommes dans
           les mains du Seigneur, et j'ai besoin de repos. Belles
           dames, je vous souhaite la bonne nuit.
                         
          Il monte, sous l'oeil charmé des dames de l'assistance
                         
           MME PASSEREAU, DIANE, COOKIE, AMELIE, JEANNE
           Il est... si... charmant
                         
                          GEORGES
           Il est sympathique.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE CESAR - INTERIEUR NUIT
                         
          Les deux comparses dorment, chacun assis sur une chaise. César
          entre, enlève sa veste, qu'il pose sur le lit. Il pose son
          revolver sur la table à côté de la mallette. Il ouvre la mallette,
          qui est pleine de liasses de billets de banque. Il compte les
          liasse d'un doigt rapide. Il regarde ses deux acolytes, toujours
          endormis. Il revérifie son comptage des billets, puis il se dirige
          vers la chaise de Schwarz, dans laquelle il donne un coup de pied.
          Les deux comparses se lèvent brusquement. César montre la
          mallette, toujours ouverte sur la table.
                         
                          CESAR
           Il manque une liasse...
                         
          Les deux comparses prennent l'air ahuri, et se penchent vers
          l'intérieur de la mallette.
                         
                          CESAR
           Lequel des deux saligauds ?...
                         
          L'air penaud, les deux comparses glissent la main à l'intérieur de
          leur veste. César porte la main au deuxième revolver, qu'il porte
          dans un holster sous son aisselle. Max fait un signe de dénégation
          de la tête, pour le rassurer sur leurs intentions, et ils
          extraient, chacun, de l'intérieur de leur veste, la moitié de la
          liasse manquante. Il tendent les billets à César, qui les recompte
          rapidement. Il soupire.
                         
                          CESAR
           J'avais confiance en vous.
                         
          D'un geste rapide, et avant que Schwarz ait pu prévenir son geste,
          il donne une paire de baffes à Schwarz. Machinalement, Max met les
          mains sur ses joues, mais César lui donne une grande claque sur le
          front. Max s'écroule et se retient à la table. Il se relève en se
          tenant le front. César remet la liasse dans la mallette.
                         
                          CESAR
           J'ai toujours confiance. Allez, faites vos lits !
                         
          MUSIQUE. Thème de César. Un air d'accordéon rappelant les bals
          populaires parisiens.
                         
          Max et Schwarz se précipitent vers les deux lits de camp disposés
          de part et d'autre du grand lit central. César referme la
          mallette. Les deux comparses commencent à déplier leurs draps,
          avec des mouvements brusques et agités. Lentement, César s'assoit
          sur son lit.
                         
          CHATEAU - FAÇADE EXTÉRIEURE - EXTERIEUR NUIT
                         
          On aperçoit plusieurs fenêtres allumées.
                         
          MUSIQUE. Fin du Thème de César, et début du Thème du château.
                         
          Une fenêtre s'éteint. On se rapproche du château, et plus
          particulièrement vers une fenêtre encore allumée.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE LA MARQUISE - INTERIEUR NUIT
                         
          La marquise est au lit, en robe de chambre, avec une charlotte sur
          la tête. Diane est assise à sa gauche, Jeanne à sa droite, toute
          deux en chemise de nuit. Amélie est debout, appuyée sur le poste
          de radio, vêtue d'une liquette, qui lui arrive à mi-cuisse.
                         
                          LA MARQUISE
           Cet homme est un monument ! Qu'en pensez-vous, mes chéries,
           ai-je tort ?
                         
                          DIANE
           Oh, oui, je suis bien de ton avis...
                         
          Amélie tourne le bouton du poste de radio.
                         
           VOIX DU JOURNALISTE DE LA RADIO
           RTL dernière. Hold-up sensationnel dans une banque de
           Mâcon. Cent millions de butin. Barrages dressés dans tout
           le département.
                         
          La marquise a dressé l'oreille pendant toute l'annonce. Amélie
          ferme la radio et vient s'asseoir sur le lit.
                         
                          LA MARQUISE
           Quelle époque ! Hé oui... Qu'est-ce que nous disions, là ?
           Ah oui, ah oui... Avez-vous vu ses... ses yeux, ses dents,
           ses... ses mains...
                         
                          DIANE
           Ses narines...
                         
                          LA MARQUISE
           Ah, j'en ai connu un, tiens, comme ça autrefois... Un
           napolitain...
                         
                          DIANE
           Quelle voix !
                         
                          AMELIE
           Peut-être un peu bavard...
                         
                          JEANNE
           Je ne trouve pas...
                         
                          LA MARQUISE
           Ta cousine est une enfant... Allez, va dormir. Va, chérie.
          Jeanne embrasse la marquise, puis elle se penche pour embrasser
          Diane. Elle envoie, du bout des doigts, un baiser à Amélie, qui le
          lui rend. Elle se lève et sort de la chambre. Amélie vient prendre
          sa place, et nous offre - une fois de plus ! - une vue sur sa
          petite culotte !
                         
                          LA MARQUISE
           Bien sûr que c'est un bavard. Mais tant mieux. Si ces
           hommes-la parlent d'amour, n'arrêtent pas d'en parler, ben,
           ils le font aussi, va, crois-moi. Et ils le font
           admirablement. C'est bien simple, tu t'en aperçois
           qu'après !
                         
                          AMELIE
           Mais pendant ?
                         
                          LA MARQUISE
           Le ciel, mon petit. Ben, quand tu es au ciel, tu te poses
           pas de question !
                         
          Diane prend l'air effaré.
                         
                          DIANE
           Maman ! Je pense que je vais tromper Georges.
                         
                          LA MARQUISE
           Mais je le sais, mon chéri, je le sens. Mais ta mère est
           là. Euh... dis donc, Amélie, va vite dire à Charlie de
           ramener la voiture de ce diable, hein... Qu'il s'en aille !
                         
                          DIANE
           Quel dommage, hein !
                         
                          LA MARQUISE
           Ah ben, faut te faire une raison ! Allez, file, file !...
           Avant que ta mère ne devienne inconsolable !
                         
          Amélie se lève et sort de la chambre. La marquise serre sa fille
          dans ses bras.
                         
          FIN DE LA MUSIQUE. Fin du Thème du château.
                         
          GARAGE - STATION-SERVICE - EXTERIEUR NUIT
                         
          Amélie, vêtue de son ciré jaune, arrive sur sa bicyclette. Elle
          pose la bicyclette près du bâtiment d'habitation. Un chien aboie.
                         
          GARAGE - CHAMBRE DE CHARLIE - INTERIEUR NUIT
                         
          Charlie dort, torse nu. Il serre son oreiller. Il rêve et appelle
          « Amélie » dans son sommeil. Amélie entre et allume la lumière.
                         
                          CHARLIE
           Amélie !... Amélie !...
                         
                          AMELIE
           Oui, oui, je suis là !
                         
          Elle ramasse, par terre, les chaussettes et la combinaison de
          Charlie. Charlie émerge difficilement.
                          CHARLIE
           Hein ?...
                         
          Amélie s'approche du lit.
                         
                          AMELIE
           Oh, je ne supporte pas que tu dormes quand je suis debout.
                         
          Elle rabat les draps. Charlie est en slip. Il s'assoit sur le bord
          du lit.
                         
                          CHARLIE
           Oh... Oh, ma biche !
                         
          Il attire Amélie vers lui. Elle s'assoit sur le bord du lit.
                         
                          AMELIE
           Dépêche-toi...
                         
          Elle lui enfile une chaussette.
                         
                          CHARLIE
           Oh oui, t'es gentille ! Viens !
                         
          Il tente de la basculer sur le lit, mais elle résiste.
                         
                          AMELIE
           Après...
                         
                          CHARLIE
           Après quoi ?...
                         
                          AMELIE
           On va passer ses chaussettes... On va passer sa
           combinaison...
                         
          Elle ne lui a enfilé qu'une seule chaussette, mais elle commence
          néanmoins à lui enfiler sa combinaison par le bas.
                         
                          CHARLIE
           Qu'est-ce que tu fais ?
                         
                          AMELIE
           Je t'habille.
                         
                          CHARLIE
           Hein ? Quelle heure il est ?
                         
                          AMELIE
           Ohhh ! Tu vas te réveiller, dis !
                         
          Elle lui prend le visage dans les mains et le secoue.
                         
                          CHARLIE
           T'es où ?
                         
                          AMELIE
           Un peu d'eau sur le nez...
          Elle se lève et se dirige vers le lavabo. Elle prend de l'eau dans
          le creux de ses mains. Entretemps, Charlie a enfilé le haut de la
          combinaison sans la refermer.
                         
                          CHARLIE
           C'est la première fois que tu viens dans ma chambre comme
           ça...
                         
          Amélie lui balance une giclée d'eau froide sur la figure.
                         
                          AMELIE
           Tiens ! Faut réparer la grosse Américaine.
                         
          Elle s'assoit sur le lit et lui enfile ses savates. Il a
          apparemment enfilé sa deuxième chaussette tout seul.
                         
                          CHARLIE
           Quoi ? Ça urge ?
                         
                          AMELIE
           Tu connais maman. Elle a peur que papa soit cocu.
                         
                          CHARLIE
           Encore !
                         
                          AMELIE
           Dépêche-toi ! Faut réparer.
                         
          Elle se lève du lit, et entraîne Charlie à se lever aussi.
                         
                          CHARLIE
           Oui, mais, mais j'en ai... j'y ai tout coupé, moi, à cette
           voiture-là ! J'en ai pour toute la nuit.
                         
          Il met ses lunettes, qui étaient posées sur la table de nuit.
                         
                          AMELIE
           Et bien, justement. Allez, dépêche-toi...
          Charlie sort par la fenêtre ouverte, et Amélie enlève son ciré.
          En-dessous, elle porte sa liquette. Elle se glisse dans le lit.
          Charlie réapparait à la fenêtre.
                         
                          CHARLIE
           Tu m'avais dit qu'on se verrait ce soir.
                         
          Amélie s'installe confortablement dans le lit.
                         
                          AMELIE
           Et bien... tu me vois !
                         
                          CHARLIE
           Ah oui, mais pas comme ça !
                         
                          AMELIE
           Après... J'arrive... Dépêche-toi
                         
          Charlie s'éloigne vers l'atelier, et Amélie se pelotonne contre
          l'oreiller.
          Fondu au noir.
                         
          MUSIQUE. Thème de Jeanne, joué sous forme de concerto pour piano.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE JEANNE - INTERIEUR NUIT
                         
          Jeanne, en chemise de nuit, se regarde dans le miroir de sa
          coiffeuse. Des bougies sont disposées de part et d'autre du
          miroir. Elle se redresse la poitrine à travers le tissu de la
          chemise de nuit. Elle se dirige vers la fenêtre qu'elle ouvre. On
          aperçoit M. Patin, accoudée à une fenêtre voisine.
                         
                          JEANNE
           Vous n'avez pas sommeil ?
                         
           M. PATIN
           Non. Je m'en étonne et je m'en inquiète.
                         
          CHATEAU - FAÇADE - FENETRE DE JEANNE - EXTERIEUR NUIT
                         
                          JEANNE
           Je sais bien qu'il fait nuit, mais pourquoi voyez-vous
           toujours tout en noir ?
                         
          CHATEAU - FAÇADE - FENETRE DE M. PATIN - EXTERIEUR NUIT
                         
           M. PATIN
           Ah... Je vois que le monde est plein d'extravagants, et
           qu'on en trouve - regardez cette soirée - jusqu'au fond des
           retraites les plus solitaires.
                         
          CHATEAU - FAÇADE - FENETRE DE JEANNE - EXTERIEUR NUIT
                         
                          JEANNE
           Cet homme est bien gentil. C'est comme vous : un artiste.
                         
          CHATEAU - FAÇADE - FENETRE DE M. PATIN - EXTERIEUR NUIT
           M. PATIN
           Pfff !... Outrecuidant, presque bestial.
                         
          CHATEAU - FAÇADE - FENETRE DE JEANNE - EXTERIEUR NUIT
                         
                          JEANNE
           Non : expansif. Pourquoi vous retenez-vous toujours ?
                         
          CHATEAU - FAÇADE - FENETRE DE M. PATIN - EXTERIEUR NUIT
                         
           M. PATIN
           Je place le respect au-dessus de tout.
                         
          CHATEAU - FAÇADE - FENETRE DE JEANNE - EXTERIEUR NUIT
                         
                          JEANNE
           Mais, monsieur Patin, est-ce que le respect ne... vous
           coupe pas...
                         
          Elle mime, avec deux de ses doigts, un ciseau qui coupe quelque
          chose.
          CHATEAU - FAÇADE - FENETRE DE M. PATIN - EXTERIEUR NUIT
                         
           M. PATIN
           Vous coupe quoi, mon petit ?
                         
          CHATEAU - FAÇADE - FENETRE DE JEANNE - EXTERIEUR NUIT
                         
                          JEANNE
           Moi, il me semble que ça vous coupe l'élan.
                         
          CHATEAU - FAÇADE - FENETRE DE M. PATIN - EXTERIEUR NUIT
                         
          M. Patin se redresse légèrement.
                         
           M. PATIN
           Je me méfie des élans.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE JEANNE - INTERIEUR NUIT
                         
          Jeanne est toujours à sa fenêtre, et on aperçoit M. Patin à la
          sienne.
                         
                          JEANNE
           Comme vous avez peur. Moi pas.
                         
          Elle commence à fermer sa fenêtre.
                         
          CHATEAU - FAÇADE - EXTERIEUR NUIT
                         
          On voit, dans le même plan, les deux fenêtres, de Jeanne et de M.
          Patin.
                         
          Jeanne finit de fermer sa fenêtre.
                         
                          JEANNE
           Bonne nuit, monsieur Patin.
                         
          M. Patin rentre lentement dans sa chambre, sans fermer sa fenêtre.
          La caméra monte, le long de la façade, vers une autre fenêtre.
          Cookie y est accoudée. Elle rentre dans sa chambre.
                         
          FIN DE LA MUSIQUE
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE COOKIE - INTERIEUR NUIT
                         
          Cookie, en nuisette vaporeuse et petite culotte, quitte sa
          fenêtre, et se dirige vers le sas de communication entre les deux
          chambres. Elle ouvre la porte de son côté du sas, et frappe sur
          l'autre porte.
                         
                          COOKIE
           Sois pas con !
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE JEAN-JACQUES - INTERIEUR NUIT
                         
          On voit remuer la porte sur laquelle Cookie est en train de
          frapper, mais elle ne s'ouvre pas.
                         
                          COOKIE
           Ouvre !
          Cookie continue à frapper. Jean-Jacques, en robe de chambre
          chamarrée, est assis sur son lit, une tête de modiste en plastique
          blanc entre les jambes. Il enlève sa perruque et la pose sur la
          tête de modiste.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Laissez-moi, voulez-vous.
                         
          Il commence à peigner la perruque.
                         
                          COOKIE
           Qu'est-ce que vous faites ?
                         
          La voix se fait plus tendre :
                         
                          COOKIE
           Qu'est-ce que tu fais ?
                         
                          JEAN-JACQUES
           Je lis.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE COOKIE - INTERIEUR NUIT
                         
          Cookie est toujours dans le sas, l'oreille collée contre la porte
          de Jean-Jacques.
                         
                          COOKIE
           T'es toujours en train de lire.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE JEAN-JACQUES - INTERIEUR NUIT
                         
          Il continue à coiffer sa perruque.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah, ah !! Bien sûr, ce n'est pas vous qui pouvez
           comprendre !
                          COOKIE
           Ouvre enfin !
                         
          Il commence à se lever.
                         
                          JEAN-JACQUES
           A quoi bon ?
                         
          Il se dirige, à pas feutrés, vers sa coiffeuse.
                         
                          COOKIE
           C'que tu peux être emmerdant ! C'est pas à cause de tout à
           l'heure. Je m'en fous de ce type.
                         
          Il s'est assis, et a placé la perruque sur sa tête. Il se coiffe.
                         
                          JEAN-JACQUES
           De qui parlez-vous ?
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE COOKIE - INTERIEUR NUIT
                         
          Elle est toujours dans le sas.
                          COOKIE
           Tu sais bien. Allez, ouvre !
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE JEAN-JACQUES - INTERIEUR NUIT
                         
          Le peigne à la main, il finit d'ajuster sa perruque.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Mon petit, je n'aime pas donner de leçon, mais je ne suis
           pas le genre d'homme qu'on siffle, et qui fait le beau.
                         
          Il mouille son doigt et se lisse les sourcils.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE COOKIE - INTERIEUR NUIT
                         
          Elle sourit.
                         
                          COOKIE
           T'es vexé ?
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE JEAN-JACQUES - INTERIEUR NUIT
                         
          Il se vaporise de l'eau de toilette sous les aisselles, puis s'en
          asperge toute la tête.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Oh, oh !! Je suis au-dessus de ça !
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE COOKIE - INTERIEUR NUIT
                         
          Elle reprend l'air sérieux.
                         
                          COOKIE
           Très bien. Salut !
                         
          Elle ferme la porte de son côté du sas.
          CHATEAU - CHAMBRE DE JEAN-JACQUES - INTERIEUR NUIT
                         
          En entendant le bruit de la porte qui se ferme, il se lève
          brusquement, et se précipite vers la porte, la main posée sur sa
          perruque.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE COOKIE - INTERIEUR NUIT
                         
          Cookie a entrebâillé la porte de son côté du sas. Elle surveille
          attentivement les mouvements dans le sas.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE JEAN-JACQUES - INTERIEUR NUIT
                         
          Il prend l'air viril et mâle, et pose sa main sur la poignée de la
          porte.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Alors, c'est bon... Viens !
                         
          Il ouvre sa porte d'un air décidé. L'autre porte se claque sous
          son nez. De rage, il enlève sa perruque d'un geste nerveux. Une
          longue mèche en désordre lui pend devant sur le front, lui donnant
          l'air ridicule.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE COOKIE - INTERIEUR NUIT
                         
          Elle ouvre sa porte.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE JEAN-JACQUES - INTERIEUR NUIT
                         
          Cookie entre dans la chambre et découvre le spectacle, assez
          désopilant, de Jean-Jacques, la perruque à la main et la mèche en
          bataille. Elle le regarde d'un air ahuri.
                         
                          COOKIE
           Merde ! Tes cheveux !
                         
          Jean-Jacques sourit piteusement.
                         
          MUSIQUE. Thème du château. Le thème est annoncé par un un accord
          de violoncelle.
                         
          CHATEAU - FAÇADE - EXTERIEUR NUIT
                         
          On voit les deux fenêtres des chambres de Cookie et Jean-Jacques.
          On entend une porte claquer. Puis une autre, et les lumières
          s'éteignent. La caméra redescend vers une autre chambre.
                         
          L'accord de violoncelle évolue vers le Thème du château.
                         
          Zoom sur une autre fenêtre.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE GEORGES ET DIANE - INTERIEUR NUIT
                         
          Dans la pénombre, on distingue un lit sur lequel sont couchés deux
          corps enlacés. Georges se dégage lentement de son épouse.
                         
                          GEORGES
           Bien... Ahhhh !!...
          Diane, l'air béat, émet un petit gémissement de plaisir. Elle
          caresse tendrement les cheveux de Georges.
                         
                          DIANE
           Mmmmmm !!
                         
                          GEORGES
           Ouah !... Le baron César !!...
                         
          Georges fait un bras d'honneur.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE CESAR - INTERIEUR NUIT
                         
          Les trois hommes sont couchés tout habillés. Les deux comparses
          dorment, mais César se redresse sur son lit, l'air inquiet, comme
          s'il venait d'entendre la dernière réplique de Georges. Son
          parapluie est en fait une canne-épée, dont il tire la lame. Puis,
          semblant rassuré, il la remet dans son fourreau, et se rallonge.
                         
          CHATEAU - FAÇADE - PLAN ASSEZ LARGE - EXTERIEUR NUIT
                         
          FIN DE LA MUSIQUE. Fin du Thème du château.
          VILLAGE - VUE GENERALE - EXTERIEUR JOUR
                         
          Le jour s'est levé et on entend un coq chanter.
                         
          GARAGE - STATION-SERVICE - EXTERIEUR JOUR
                         
          La grosse américaine est toujours garée devant les pompes. Le
          capot est ouvert. Charlie est allongé sous la voiture. Il
          s'extirpe lentement et ramasse ses outils. Il se lève et se
          dirige, en traînant les pieds, vers le bâtiment d'habitation. Sur
          le parking, sont disséminées les autres voitures des « clients »
          du château. Charlie est tellement épuisé qu'il fait tomber ses
          outils par terre, et ne les ramasse pas. Il arrive au niveau de la
          fenêtre de sa chambre.
                         
          GARAGE - CHAMBRE DE CHARLIE - INTERIEUR JOUR
                         
          Charlie enjambe le rebord de la fenêtre. Il retombe lourdement sur
          le lit, dans lequel Amélie est endormie. Charlie s'assoit sur le
          rebord du lit et enlève ses lunettes. Amélie se réveille. Charlie
          pose ses lunettes par terre, et s'allonge sur le dos à côté
          d'Amélie, tout habillé et couvert de graisse.
                         
                          AMELIE
           T'as fini ?...
                         
                          CHARLIE
           Ouais !
                         
          Amélie s'étire.
                         
                          AMELIE
           C'est gentil. T'as bien travaillé. Ça mérite sa récompense,
           ça, madame !...
                         
          Amélie se penche vers Charlie pour l'embrasser. Charlie baille à
          s'en décrocher la mâchoire. Amélie se redresse légèrement
                          AMELIE
           On n'y arrivera jamais !
                         
          Amélie se lève, et se dirige vers le tableau noir accroché au mur.
          Elle ramasse la craie pendue au bout d'une ficelle et écrit :
          "Repose-toi. Je t'attends dans ma chambre pendant la messe !"
          Pendant qu'elle écrit, on voit Charlie, le visage couvert de
          graisse, qui continue à dormir. Après avoir fini d'écrire, Amélie
          enfile son ciré et sort de la chambre.
                         
          CHATEAU - CAMPAGNE ENVIRONNANTE - EXTERIEUR JOUR
                         
          MUSIQUE. Thème du château, auquel a été adjoint un piano.
                         
          Des vaches dans un champ. Panoramique, qui nous permet de voir le
          château derrière le champ.
                         
          CHATEAU - VUE GENERALE - EXTERIEUR JOUR
                         
          CHATEAU - TOIT - EXTERIEUR JOUR
          Un pigeon, en s'envolant, détache une tuile.
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR JOUR
                         
          Martial passe, marchant avec sa canne. La tuile tombe à ses pieds.
          Il s'arrête un instant pour la regarder, puis reprend sa marche.
          La porte du château s'ouvre, pour laisser le passage aux touristes
          suédois, vêtus de tenues sportives. Il s'éloigne du château au pas
          de gymnastique. L'un deux rythme la cadence par des "Pop-pop-
          popop..." Ils descendent l'escalier du perron. En contrebas, ils
          passent devant la voiture américaine qui arrive. Amélie est au
          volant. Après s'être arrêtée, elle klaxonne vigoureusement.
                         
          FIN DE LA MUSIQUE.
                         
          CHATEAU - FAÇADE - EXTERIEUR JOUR
                         
          Une fenêtre s'ouvre : César, en manches de chemise, mais chapeau
          sur le crâne, apparaît. Il lève son chapeau, et joue avec.
                         
                          CESAR
           Mademoiselle Amélie ! Petite nymphe lumineuse !
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR JOUR
                         
          Amélie sort de la voiture et claque la porte. Elle a une fleur
          entre les dents
                         
                          CESAR
           Mais qu'est-ce que je vois ?
                         
          CHATEAU - FAÇADE - EXTERIEUR JOUR
                         
          Gros plan sur la fenêtre de César. Tenant toujours son chapeau à
          la main, il fait des gestes en direction de sa voiture.
                         
                          CESAR
           Non, non, cachez-moi cette voiture ! Enlevez-moi ce
           catafalque !
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR JOUR
                         
          Amélie est toujours appuyées sur la voiture, une fleur entre les
          dents.
                         
                          CESAR
           Je ne veux pas quitter ce paradis.
                         
          CHATEAU - FAÇADE - EXTERIEUR JOUR
                         
                          CESAR
           Paradiiis !!
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE CESAR - INTERIEUR JOUR
                         
          César rentre dans sa chambre, chantant, et tenant son chapeau à
          bout de bras.
                         
                          CESAR
           La-di-hooo !!
          Les deux comparses, assis en manches de chemise, regarde leur
          patron chanter en souriant. Schwarz s'évente avec son chapeau.
          César remet son chapeau sur la tête et redevient brutalement
          sérieux.
                         
                          CESAR
           Debout, les connards, on met les voiles !
                         
          Il enfile sa veste. Les deux autres se lèvent et en font autant.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
          César descend l'escalier, suivi de ses deux comparses. Il s'arrête
          brusquement, et une fois de plus, les deux autres manquent lui
          rentrer dedans.
                         
                          CESAR
           Oh... la charmante marquise ! Et notre petite Amélie.
                         
          César enlève son chapeau, et se dirige vers le bureau. La marquise
          est assise à sa place, et Amélie, toujours en liquette et ciré,
          est assise sur le bureau. La marquise tend sa note à César.
                         
                          CESAR
           Ah ! La petite note.
                         
                          LA MARQUISE
           J'ai mis tout ensemble : 347 mille 812 francs 25 centimes.
                         
          César regarde distraitement la note. Max sort de l'argent de sa
          poche.
                         
                          CESAR
           Tout est compris ?
                         
          César donne la note à Max, qui compte ses billets.
                          LA MARQUISE
           Ouiii... J'retire les 25 centimes.
                         
                          CESAR
           Voilà, voilà, voila... Et bien, je ne suis pas prêt
           d'oublier cette maison. Chère madame, mademoiselle.
                         
          Max garde la note et pose l'argent sur le bureau. Les deux
          comparses sortent en portant un doigt à leur chapeau en guise de
          salut. La Marquise compte les billets.
                         
                          LA MARQUISE
           Et dire que les bons clients ne reviennent jamais.
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR JOUR
                         
          Les trois hommes montent dans la grosse américaine, Schwarz
          toujours au volant. Il démarre, et César, de la fenêtre arrière,
          regarde le château. Appuyée sur le chambranle de la porte ouverte
          du château, Jeanne regarde la voiture s'éloigner. Elle fait un
          signe de la main. César ne la quitte pas du regard. Il a l'air
          songeur. La voiture passe sous la voute d'entrée du château.
          CHATEAU - PARC - UNE ALLEE - EXTERIEUR JOUR
                         
          La voiture roule dans le parc du château, et s'engage sur l'allée
          principale.
                         
          CAMPAGNE - UNE ROUTE - EXTERIEUR JOUR
                         
          La voiture roule sur une route. Devant elle, un barrage de
          gendarmerie. Elle freine brutalement. Les gendarmes se retournent.
          Un coup de sifflet retentit. Un gendarme fait signe au véhicule de
          se ranger sur le bas-côté de la route.
                         
          Dans la voiture, Max se penche à la fenêtre vers son patron.
                         
                          MAX
           Allez ! On leur rentre dedans !
                         
                          CESAR
           Ah non, non, non, non, non...
                         
          César sort du véhicule.
                         
                          CESAR
           Demi-tour... Allez, demi-tour... Demi-tour, innocemment...
           Innocemment...
                         
          Il referme la portière, et se dirige vers le bas-côté de la route.
                         
                          CESAR
           Ohhhh !... Ohh !... Les petites fleurettes que je vois !...
                         
          Il se penche et cueille des fleurs. Il tourne la tête vers la
          voiture.
                         
                          CESAR
           Demi-tour... Innocent... Innocent... Demi-tour...
          Comme ses comparses ne semblent pas comprendre sa ruse, il hausse
                         LE TON :
                         
                          CESAR
           Demi-tour, imbécile !
                         
          La voiture amorce un demi-tour. Avec une démarche un peu
          précieuse, César revient vers le bas-côté
                         
                          CESAR
           Ohhh... Ohh !... Les petites fleurettes... Que je vois...
                         
          Les gendarmes sont figés sur place par la surprise.
                         
                          CESAR
           Mmmm ! Que c'est joli...
                         
          Il respire l'odeur des fleurs. Entretemps, la voiture a terminé
          son demi-tour, et César saute dedans.
                         
                          CESAR
           Allez, fonce, imbécile, maintenant ! Mais fonce ! Vas-y,
           vas-y, vas-y !
                         
          La voiture redémarre en trombe. Les gendarmes sont toujours figés
          sur place.
                         
          VILLAGE - ENTREE DU VILLAGE ET ETANG - EXTERIEUR JOUR
                         
          Derrière un virage masqué par un mur, les gangsters découvre un
          autre barrage de gendarmerie. La voiture pile. César a l'air très
          soucieux. Un gendarme lève un bras et se dirige vers la voiture.
                         
                          LE GENDARME
           Halte !
                         
          INTERIEUR VOITURE CESAR - EXTERIEUR JOUR
                         
          Plan rapproché sur Schwarz au volant.
                         
                          CESAR
           Recule, vite ! Toujours innocent, mais recule !
                         
          Un sifflet retentit. Schwarz, la tête tournée vers l'arrière du
          véhicule, commence à faire reculer la voiture.
                         
                          LE GENDARME
           Halte, ou je tire !
                         
          Plan rapproché sur César assis à l'arrière.
                         
                          CESAR
           Tire, tire, mais recule, toi !
                         
          Max se retourne vers César.
                         
                          MAX
           Allez, patron, je le descends !
                         
                          CESAR
           Descend pas, recule !
                         
          VILLAGE - ENTREE DU VILLAGE ET ETANG - EXTERIEUR JOUR
                         
          La voiture recule et les gendarmes lui courent après.
                         
                          LE GENDARME
           Arrêtez, mais arrêtez !
                         
          INTERIEUR VOITURE CESAR - EXTERIEUR JOUR
                         
                          CESAR
           Stop ! Fais demi-tour, je te protège !
                         
          VILLAGE - ENTREE DU VILLAGE ET ETANG - EXTERIEUR JOUR
                         
          César sort du véhicule. Il a dégainé son arme, mais tient sa
          mallette de l'autre main. Il se cache derrière un mur en béton, et
          commence à tirer. Les gendarmes se mettent à l'abri.
                         
                          UN GENDARME
           Gare à vous !
          Échange de coups de feu. La voiture, porte arrière ouverte, recule
          toujours. La portière se ferme.
                         
          César, hors de la vue des gendarmes, se cache derrière un mur,
          près d'un engin de chantier. On entend la voix de Max provenant de
          la voiture.
                         
                          MAX
           En avant !... Mais en avant !... (plusieurs mots
                          INCOMPRÉHENSIBLES)
                         
          La voiture recule vers l'étang
                         
          INTERIEUR VOITURE CESAR - EXTERIEUR JOUR
                         
          Schwarz manoeuvre désespérément le levier de vitesses.
                         
                          SCHWARTZ
           Elle passe pas, cette putain !
                         
          VILLAGE - ENTREE DU VILLAGE ET ETANG - EXTERIEUR JOUR
                         
          La voiture recule toujours vers l'étang. On entend les voix à
          l'intérieur.
                         
                          MAX
           Fais quelque chose !
                         
                          SCHWARTZ
           Mais qu'est-ce que je fais, là ?
                         
          La voiture, toujours en marche arrière, pénètre dans l'étang.
                         
                          MAX
           C'est pas vrai, quoi !
                         
                          SCHWARZ
           Et bien, je fais...
                         
          Le reste de la conversation se perd, étouffée par l'eau. La
          voiture s'enfonce lentement. César a un geste d'impatience. Caché
          derrière le mur, il voit revenir les gendarmes, et comprend que
          ceux-ci croient que la voiture a repris la route car ils ne l'ont
          pas vue disparaître dans l'étang. César se cache derrière le
          véhicule de chantier. Il entend démarrer les véhicules de
          gendarmerie.
                         
                          L'OFFICIER
           Coupez la route de Fléchères... Allez-y... Je préviens la
           brigade.
                         
          Coup de sifflet. Deux motards s'éloignent. Les autres gendarmes,
          les armes à la main, avancent prudemment sur la route.
                         
          Tous les gendarmes s'en vont
                         
          La voiture, elle, s'enfonce toujours. On entend des glou-glou et
          des mots incompréhensibles.
          César sort de sa cachette et se dirige vers l'étang. Il voit
          partir les derniers gendarmes. Il continue son chemin vers le bord
          de l'étang. A la surface de l'eau, les derniers glou-glou de la
          voiture qui a totalement disparue au fond de l'étang. César range
          son arme et soulève son chapeau. Les yeux fermés, on a
          l'impression qu'il effectue une courte prière sur les derniers
          glou-glou. Puis il remet son chapeau, et regarde sa montre. Il
          sort de la route et commence à marcher à travers champs
                         
          CHATEAU - DOUVES - EXTERIEUR JOUR
                         
          MUSIQUE. Thème du château.
                         
          Vue des douves et du pont enjambant ces douves.
                         
          CHATEAU - VESTIBULE - INTERIEUR JOUR
                         
          Le vestibule est un large couloir, à côté du hall d'entrée, et qui
          a, à chaque extrémité, une porte ouvrant sur l'avant et sur
          l'arrière du château.
                         
          Diane, portant toilette du « dimanche » et chapeau, est en train
          de se maquiller devant une glace. Amélie, habillée, elle, très
          « décontractée », est assise sur un canapé à côté de la glace.
          Elle passe un tube de rouge à lèvres à sa mère, et lui montre, par
          signes, comment l'appliquer. Arrive la marquise, vêtue d'une
          grande cape blanche, d'un chapeau style « perruque blanche
          ébouriffée » et tenant une ombrelle blanche à la main. On découvre
          Martial, à genoux devant Diane, en train d'astiquer ses souliers.
                         
                          LA MARQUISE
           Martial !
                         
          Martial se tourne vers la marquise dont il astique, à son tour,
          les souliers. On voit Georges arriver dans le reflet d'une glace
          accrochée au mur.
                         
                          GEORGES
           Ahh ! Quel tintouin !
                         
          Georges porte un costume blanc et un chapeau. Il donne une paire
          de gants à sa belle-mère.
                         
                          LA MARQUISE
           Mais la messe va commencer, moi, je ne vois personne.
           Georges, avez-vous réveillé tout le monde ?
                         
                          GEORGES
           Mais, ma mère, la clientèle n'a plus qu'une religion : la
           grasse matinée. Elle a raison.
                         
          La marquise se tourne devant un miroir en pied. Elle porte une
          robe rose, harmonisée avec la doublure de sa cape.
                         
                          LA MARQUISE
           Oui, et ben, que ça plaise ou non, quand on est sous mon
           toit, on va à la messe le dimanche. Voilà. Sauf monsieur
           Patin, naturellement. Il bouffe de la calotte : il l'écrit,
           il en vit... on peut pas lui retirer le pain de la bouche !
           Ah !
          Provenant du hall d'entrée, arrivée de la famille Passereau, sauf
          M. Passereau. Les enfants portent leurs éternels voiliers. Ils
          sont suivi de Jeanne, toute habillée de blanc, un bandeau blanc
          dans les cheveux.
                         
                          FILS PASSEREAU
           Je sais que c'est le mien !
                         
                          FILLE PASSEREAU
           Non, c'est pas moi !
                         
          La marquise et Jeanne s'embrassent.
                         
                          LA MARQUISE
           Mon chéri.
                         
                          JEANNE
           Bonjour, mamy.
                         
                          LA MARQUISE
           J'allais attendre.
                         
          Jeanne se dirige vers Martial
                         
                          LA MARQUISE
           Martial, les souliers !
                         
          La marquise salue Mme Passereau
                         
                          LA MARQUISE
           Bonjour, chère madame.
                         
                          MME PASSEREAU
           Bonjour, madame.
                         
                          LA MARQUISE
           Je ne vois pas votre mari.
                          MME PASSEREAU
           Je le laisse dormir. Imaginez-vous que cette nuit, pour la
           première fois depuis...
                         
                          LA MARQUISE
           J'imagine... Euh... Ah !...
                         
          Sortant du hall d'entrée, arrivée de Jean-Jacques, vêtu d'un
          costume sombre, très ajusté près du corps.
                         
                          JEAN-JACQUES
           C'est tout de même insensé de disposer de cette manière de
           l'âme d'autrui !
                         
                          LA MARQUISE
           Ben c'est comme ça !
                         
                          JEAN-JACQUES
           Je suis un libéral et un un libertin. Le libéral tolère
           l'église, le libertin préfère son lit !
          Pendant qu'il parlait, Cookie est entrée, vêtue d'une robe jaune
          et d'un étrange chapeau conique rayé horizontalement de rose et de
          vert. Elle hoche la tête en se tournant vers la marquise.
                         
                          COOKIE
           Son lit !
                         
                          LA MARQUISE
           Allez, les enfants, en route ! Et nous prenons le
           raccourci, hein ! Amélie, tu ne crois toujours plus en
           Dieu ?
                         
          Amélie est toujours installée sur son canapé.
                         
                          AMELIE
           Non.
                         
                          LA MARQUISE
           Bon. Alors, comme d'habitude, tu gardes la maison. Allez !
                         
          MUSIQUE. Le thème du château est insensiblement remplacé par un
          Thème religieux, avec fond d'orgue, et voix chantant le Kyrie.
                         
          CHATEAU - PARC - EXTERIEUR JOUR
                         
          Procession dans le parc, tout près de la masse imposante du
          château. En tête, la marquise, portant ombrelle ouverte, au bras
          de Georges. Derrière, Diane, elle aussi portant ombrelle, avec
          Jeanne. Derrière, Jean-Jacques et Cookie. Puis la famille
          Passereau. Et fermant la marche, chacun leur canne à la main,
          Martial et le grand-père Passereau.
                         
          CAMPAGNE - UN CHAMP - EXTERIEUR JOUR
                         
          La procession traverse un champ. Diane ramasse des fleurs,
          bientôt, imitée par Jeanne, Cookie et les enfants Passereau. Mme
          Passereau se retrouve avec tous les voiliers dans les bras.
          CAMPAGNE - OREE DU VILLAGE - EXTERIEUR JOUR
                         
          On aperçoit l'église assez proche. La procession marche au bord
          d'une route. Charlie passe à bicyclette sur cette route.
                         
                          CHARLIE
           Madame la comtesse... M'sieu-dames !
                         
          Mme Passereau et Cookie font un grand signe de la main à Charlie.
          Charlie continue sa route en se recoiffant. Il porte blouson de
          cuir et cravate.
                         
          MUSIQUE. La musique religieuse se transforme en Thème de César.
                         
          Derrière la procession, et Charlie qui s'éloigne sur la route, on
          aperçoit, dans un champ, au milieu des vaches, César, toujours sa
          mallette à la main, qui se cache derrière un arbre. Après un
          temps, il reprend furtivement sa route à travers champs.
                         
          CHATEAU - PONT SUR LES DOUVES - EXTERIEUR JOUR
                         
          Vue du château, en contre-plongée, prise sous le pont des douves.
          CHATEAU - CHAMBRE D'AMELIE - INTERIEUR JOUR
                         
          Amélie est allongée, près du rebord de sa fenêtre, sur lequel elle
          à posé un tapis à poils épais. Elle tient une paire de jumelles à
          la main et observe la campagne alentours.
                         
          CHATEAU - PARC - ETANG - EXTERIEUR JOUR
                         
          Vu à travers les jumelles d'Amélie, on découvre l'étang, dans
          lequel les touristes suédois se baignent et chahutent,
          complètement nus. On entend leur rires.
                         
          CHATEAU - FAÇADE - EXTERIEUR JOUR
                         
          Fenêtre de la chambre d'Amélie, presque sous les toits. Elle est
          toujours en train d'observer les suédois à la jumelle.
                         
          CHATEAU - PARC - ETANG - EXTERIEUR JOUR
                         
          Toujours vus à travers les jumelles d'Amélie, les suédois
          continuent à chahuter dans l'eau.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE D'AMELIE - INTERIEUR JOUR
                         
          Charlie arrive derrière Amélie, qui ne bouge pas, et ne lâche pas
          ses jumelles. Il commence à déboutonner son haut rouge. Il lui
          embrasse le dos. S'il a gardé ses lunettes, il est par contre
          torse nu. Il finit de défaire les bretelles du haut d'Amélie et
          les passe par-dessus ses épaules. Amélie, sans changer sa
          position, lâche enfin ses jumelles et se tourne légèrement, pour
          permettre à Charlie de mieux la déshabiller. D'un seul coup, elle
          sursaute.
                         
                          AMELIE
           Tiens !
                         
          CHATEAU - FAÇADE - EXTERIEUR JOUR
          Fenêtre de la chambre d'Amélie. Elle reprend ses jumelles.
                         
          CHATEAU - PARC - BASSIN ROND - EXTERIEUR JOUR
                         
          Vu à travers les jumelles d'Amélie, un bassin rond, en pierre,
          avec une fontaine - éteinte - au milieu. César tourne autour du
          bassin en courant.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE D'AMELIE - INTERIEUR JOUR
                         
          Amélie se redresse, tenant son haut plaqué contre sa poitrine.
                         
                          AMELIE
           Minute, j'arrive !
                         
          Elle sort de sa chambre. Charlie reste assis au même endroit.
                         
                          CHARLIE
           Ben oui, mais on n'y arrivera jamais !
                         
          CHATEAU - VESTIBULE - INTERIEUR JOUR
          Porte donnant sur l'arrière du château. A côté de la porte, une
          armure. Cette porte est grande ouverte.
                         
          Amélie entre dans le champ. Entendant du bruit, elle s'éloigne
          rapidement. César entre par la porte ouverte, avec une démarche de
          félin. Il regarde partout alentours, et se dirige vers le bureau.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
          César ne voit pas Amélie allongée sur la large rampe de
          l'escalier, car elle est masquée par un gros pilier. Il pose sa
          mallette sur le bureau et décroche le téléphone.
                         
          FIN DE LA MUSIQUE
                         
                          CESAR
           Allo, mademoiselle, pouvez-vous me passer Turin, s'il vous
           plait. Le 222-2-2-2-2... Oui, oui... Oui, j'attends, merci.
                         
          Il raccroche.
                         
                          AMELIE
           Alors, vous êtes revenu.
                         
          César se tourne et découvre Amélie
                         
                          CESAR
           Oh, petite Amélie ! Je vous le dis, je fais deux pas loin
           d'ici, et j'ai mon coeur qui se serre. En plus, j'ai un coup
           de fil à donner.
                         
          Le téléphone sonne
                         
                          CESAR
           Vous permettez ?... Allo ?... Louvanski ?... Oui... Ici,
           César... Attends une seconde !...
          Tout en parlant, César se dirige vers une porte située derrière le
          bureau. Il entre et s'enferme, laissant néanmoins la porte
          entr'ouverte.
                         
                          CESAR
           Je peux pas te rejoindre... Oui, un accident... Toutes les
           routes sont bloquées... Mais toi tu viens par contre...
           Oui, d'accord... Tu notes ?...
                         
          Amélie, l'oreille tendue, écoute la conversation
                         
                          CESAR
           Nationale Sept... Village de Fléchères... Y a un château.
           Juste en face, il y a une grande prairie. Tu pourras
           atterrir, tu verras, c'est très facile. T'inquiète pas, ce
           sera balisé. Tu arrives ce soir ?... Bon, alors, vas-y
           répète... Hein-hein...
                         
          César sort de sa « cachette ».
                         
                          CESAR
           Hein-hein...
          Il baisse le combiné, car il vient d'apercevoir deux gendarmes par
          la fenêtre ouverte.
                         
                          CESAR
           OK, OK, Tchao !
                         
          Il raccroche et repose le téléphone sur le bureau. Puis il
          retourne s'enfermer dans la petite pièce derrière le bureau. Une
          cloche retentit. Amélie se redresse, et descend de la rampe de
          l'escalier. Elle va ouvrir aux gendarmes. Dans un premier temps,
          ils restent sur le pas de la porte.
                         
                          UN GENDARME
           Bonjour, madame la baronne... Madame la marquise n'est pas
           là ?
                         
                          AMELIE
           Non. Pourquoi ?
                         
                          UN GENDARME
           Ah, vous demandez pourquoi, vous ? Avec le hold-up de
           Mâcon, des barrages partout, jusque dans le village, et
           vous demandez pourquoi ! On ne sait jamais rien au château.
           C'est vraiment le bout du monde, chez vous.
                         
                          AMELIE
           Un hold-up ?
                         
                          UN GENDARME
           On peut voir les registres ?
                         
                          AMELIE
           Bien sûr.
                         
          Amélie guide les gendarmes jusqu'au bureau. César pointe son nez
          pas la porte entr'ouverte de sa cachette. A l'approche des
          gendarmes, il se recache. Amélie donne les deux registres aux
          gendarmes. Chaque gendarme prend un registre, et commence à le
          consulter.
                         
                          AMELIE
           Voilà...
                         
          Pendant que les gendarmes feuillètent les registres, Amélie va
          fermer la porte, devant l'oreille de César, qui cherchait à suivre
          la conversation.
                         
                          UN GENDARME
           Oui... un hold-up, et soigné.
                         
          Amélie s'assoit sur le bureau
                         
                          UN GENDARME
           Cent millions. Trois individus : un gros blond, un petit
           noir, et un grand brun, quarante-cinq ans.
                         
                          AMELIE
           Quarante-cinq ans, la tempe frisée, un oeillet à la
           boutonnière, un bel homme.
                          UN GENDARME
           Vous l'avez vu ?
                         
                          AMELIE
           Cent millions ! Mais c'est énorme !
                         
                          UN GENDARME
           Ben un peu !
                         
                          AMELIE
           J'veux dire, il faut des malles et des malles pour emporter
           ça.
                         
                          UN GENDARME
           Ah, on voit que vous n'en avez pas vu souvent. En billets
           lourds, ça tiendrait...
                         
          Il écarte les mains afin de déterminer la taille du contenant du
          hold-up. Il avise la mallette posée sur le bureau.
                         
                          UN GENDARME
           Ben, là-dedans, tenez.
                         
          Il tape sur la mallette. Amélie entr'ouvre discrètement la
          mallette et aperçoit les liasses de billets. Elle la referme
          aussitôt.
                         
                          UN GENDARME
           Alors, vous l'avez vu, cet individu ?
                         
                          AMELIE
           Ah, pas du tout.
                         
                          UN GENDARME
           Enfin, ouvrez l'oeil. Au revoir, madame la baronne...
                         
          Le gendarme salue, et sort, imité par son collègue. Amélie
          réfléchit un instant, puis part en courant. César sort
          précautionneusement de sa cachette.
                         
          CHATEAU - PONT SUR LES DOUVES - EXTERIEUR JOUR
                         
          Vue plongeante. Amélie sort du château et appelle :
                         
                          AMELIE
           Charlie !... Charlie !...
                         
          La caméra pivote et découvre, dans le même plan qu'Amélie en bas
          sur le pont, Charlie, toujours torse nu, penché à la fenêtre de la
          chambre d'Amélie.
                         
                          CHARLIE
           Ben alors, tu montes ?...
                         
                          AMELIE
           Non, tu descends... vite !
                         
          Amélie rentre dans le château.
          CHATEAU - VESTIBULE - INTERIEUR JOUR
                         
          Amélie rentre en sautillant dans le château par la porte arrière.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
          César est devant la porte principale, celle par laquelle viennent
          de partir les gendarmes. Il a repris sa mallette.
                         
                          CESAR
           Qu'est-ce qu'ils voulaient ?
                         
          CHATEAU - VESTIBULE - INTERIEUR JOUR
                         
                          AMELIE
           Comme tous les gendarmes, des voleurs !
                         
          Amélie sort du vestibule par une porte de côté.
                         
                          CESAR
           Mais qu'est-ce qu'ils ont dit ?
                         
          Elle revient, portant un chapeau rouge. Elle se plante devant la
          glace pour le mettre sur sa tête.
                         
                          AMELIE
           Formidable !... Un hold-up !... Cent millions !...
                         
                          CESAR
           Non ?...
                         
                          AMELIE
           Il paraît qu'il y avait deux cent millions sous leur nez,
           dans un tiroir qui était même pas fermé !
                         
                          CESAR
           Tiens donc !
                          AMELIE
           C'est quand même malheureux !
                         
                          CESAR
           Pourquoi malheureux ?
                         
                          AMELIE
           J'trouve ça formidable, des gars comme ça !
                         
                          CESAR
           On les connaît ?
                         
                          AMELIE
           Quatre garçons : l'aîné n'a même pas dix-huit ans... Vous
           savez, moi, je rencontrerais un homme comme ça... tout de
           suite...
                         
                          CESAR
           Tout de suite quoi ?
                         
                          AMELIE
           Tout... j'lui donne tout. Moi ?... Tout...
          Elle fait mine de s'éloigner. César la retient par le bras.
                         
                          CESAR
           Où allez-vous ?
                         
                          AMELIE
           A la messe.
                         
          Il la relâche. Elle se dirige vers la porte de devant. On aperçoit
          Charlie, rhabillé, qui attend devant le perron, sa bicyclette à la
          main. Avant de sortir, Amélie se retourne.
                         
                          AMELIE
           C'est vrai ce que je vous disais... vous savez...
                         
          César hoche la tête d'un air entendu.
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR JOUR
                         
          Amélie, ses chaussures à la main, dévale les escaliers du perron.
          Elle s'assoit sur la barre transversale du vélo de Charlie.
          Charlie enfourche sa bicyclette.
                         
                          AMELIE
           Et toi, pédale, tu me poses à l'église.
                         
          Au loin on entend les cloches de l'église. Charlie commence à
          pédaler vers la voute d'entrée du château.
                         
          VILLAGE - ENTREE DU VILLAGE ET ETANG - EXTERIEUR JOUR
                         
          Charlie et Amélie entrent dans le village, passe devant le garage
          de Charlie, et se dirigent vers l'intérieur du village. Après leur
          passage, une dépanneuse arrive par la gauche, tractant derrière
          elle la grosse voiture américaine. Des gendarmes et des curieux
          observent la scène. Dés que la voiture est sortie de l'eau, un
          gendarme regarde à l'intérieur.
          VILLAGE - PLACE DE L'EGLISE - EXTERIEUR JOUR
                         
          Devant le portail de l'église, sont alignés les petits voiliers
          des enfants Passereau. Charlie et Amélie s'arrêtent devant le
          portail. Amélie descend de vélo, et remet ses chaussures.
                         
                          CHARLIE
           J'te retrouve, dis ?
                         
                          AMELIE
           D'accord.
                         
                          CHARLIE
           Comment ?
                         
                          AMELIE
           Dans ma chambre, après le déjeuner.
                         
          Amélie se prépare à ouvrir la porte de l'église, puis elle se
          ravise, redescend les marches et embrasse Charlie. Charlie
          s'éloigne et Amélie entre dans l'église.
          EGLISE - INTERIEUR JOUR
                         
          MUSIQUE. Des chants religieux, accompagnés à l'harmonium.
                         
          Au premier plan, Jean-Jacques et Cookie. Jean-Jacques semble en
          transes, Cookie est plus distraite.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ahhhhh !!
                         
          La caméra avance vers le choeur, et on découvre Georges, assis
          devant Jean-Jacques. Au fond, Amélie vient d'entrer. Georges se
          tourne vers Jean-Jacques.
                         
                          GEORGES
           Ça ne va pas ?
                         
                          JEAN-JACQUES
           Que c'est beau ! Que c'est émouvant ! Quelle mise en
           scène ! Quelles... pom... pompes !
                         
                          GEORGES
           Celles du curé ?
                         
          Georges pointe du doigt, et on découvre le curé de dos, habillé de
          sa chasuble. La caméra descend, et nous montre que le curé a mis
          une chaussure noire, et une chaussure marron.
                         
          Amélie s'avance vers le banc situé de l'autre côté de l'allée
          centrale par rapport à Georges. Y sont assises la marquise et
          Diane, chacune un missel dans les mains. Derrière elles, la
          famille Passereau. Amélie pousse sa grand-mère, pour s'assoir à
          côté d'elle. Les deux femmes se décalent, et on découvre Jeanne,
          assise derrière la console de l'harmonium.
                         
                          AMELIE
           Vous savez la nouvelle ?
                          LA MARQUISE
           Tu crois de nouveau en Dieu ?
                         
                          AMELIE
           On a volé la banque de Mâcon.
                         
                          DIANE
           On le sait : le curé a fait son sermon la-dessus.
                         
                          AMELIE
           Il vous a dit qu'il y a cent millions ?
                         
                          LA MARQUISE
           Cent millions ?
                         
                          AMELIE
           Et ils sont chez nous.
                         
                          LA MARQUISE
           Qu'est-ce que tu chantes ?
                          AMELIE
           Dans une mallette.
                         
                          LA MARQUISE
           Répète !
                         
          Georges essaie d'écouter, intrigué, la conversation chuchotée de
          ses femmes.
                         
                          AMELIE
           Les cent millions sont chez nous !
                         
                          LA MARQUISE
           J'aime pas les plaisanteries, Amélie.
                         
                          AMELIE
           J'te jure, c'est vrai. Et savez-vous qui a fait le coup ?
                         
                          LA MARQUISE
           J'y vois la marque de l'audace anglo-saxonne... le Glasgow-
           Londres !
                         
                          AMELIE
           Non, pas du tout ! C'est l'excellence d'hier soir.
                         
                          LA MARQUISE
           L'excellence ?
                         
                          AMELIE
           Oui. Le baron César. Il est revenu. Et j'ai tout vu. Et il
           ne sait pas que je sais.
                         
                          LA MARQUISE
           Un bandit sous mon toit, ça, c'est le comble ! Qu'on vole,
           soit, mais qu'on aille faire ses saletés ailleurs ! Je vais
           de ce pas à la gendarmerie.
                         
          La marquise se lève. Georges traverse l'allée, fait un signe de
          croix, et vient se mettre à genoux à côté d'Amélie. La marquise
          s'est rassise.
                         
                          GEORGES
           Qu'est-ce qu'il se passe ?
                         
          Diane se lève pour parler à son mari.
                         
                          DIANE
           Les cent millions de la banque de Mâcon sont au château
           avec le baron César, qui a fait le coup.
                         
          La marquise pousse sa fille, qui se rassoit.
                         
                          LA MARQUISE
           J'ai réfléchi. C'est peut-être une épreuve que Dieu
           m'envoie. Il est chez nous, tu es sûre ?
                         
                          AMELIE
           Je te l'ai dit.
                         
          La marquise crie :
                          LA MARQUISE
           On garde le fric !
                         
          Le curé sursaute et se retourne. Diane et sa mère reprennent leur
          missel, et miment une attitude très pieuse et concentrée.
                         
                          GEORGES
           Décidément, c'est de la folie !
                         
                          LA MARQUISE
           Je suis de plus en plus sûre que c'est un signe du ciel.
           L'argent vient sous mon toit : je dois en profiter.
           Georges, vous allez pouvoir commander l'entrepreneur.
                         
                          GEORGES
           Et vous croyez que César se laissera faire ?
                         
                          LA MARQUISE
           Ohhh ! Il me braque entre les yeux son arme, je le prends
           de vitesse et... CRAC ! Ah ! Ah !
                         
          Elle a crié son « Crac ! », ce qui incite de nouveau le curé à se
          retourner. Jeanne, aussi, semble intriguée par ses manifestations
          vocales insolites de la marquise.
                         
                          GEORGES
           Quoi, crac ?
                         
                          LA MARQUISE
           Je le supprime !
                         
                          AMELIE
           Un homme comme lui !
                         
                          LA MARQUISE
           J'ai dit : crac !
                          DIANE
           Mais, maman, mais en douceur alors !
                         
                          LA MARQUISE
           Évidemment... Poison, sabre, fusil de chasse... enfin, on a
           le choix !
                         
                          GEORGES
           Un meurtre !
                         
                          LA MARQUISE
           Une légitime défense ! Ah, il me menace, et bien, il va
           voir ! Allez, mes enfants, allez en route, et... et n'ayons
           l'air de rien... Hein ?
                         
           LA MARQUISE, JEANNE, AMELIE, DIANE, GEORGES
           Aaaaamen !...
                         
          Ils sortent tous les quatre de leur banc dans une attitude
          faussement pieuse. Jeanne les regarde partit la bouche ouverte.
                         
                          AMELIE
           Et Jeanne ?
                         
                          LA MARQUISE
           Pas un mot à Jeanne : elle est trop sensible.
                         
          Les uns après les autres, il sortent du banc, font une légère
          génuflexion, un signe de croix et s'éloignent vers la sortie. La
          marquise fait un signe de la main à Jeanne.
                         
                          LA MARQUISE
           Non, non, non... reste, reste ! Continue ! Mais c'est
           rien !
                         
          Jeanne hoche la tête et se remet à jouer de l'harmonium. Cookie
          suit des yeux la marquise et sa famille qui sortent de l'église.
          Elle donne une bourrage à Jean-Jacques.
                         
                          COOKIE
           Ils en ont marre ! Ils se tirent ! On en fait autant ?
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ohhh ! Toutes les beautés t'échapperont, même celles du
           culte ! Laisse-moi prier.
                         
          Les mains jointes, il s'agenouille sur son prie-Dieu. Cookie hoche
          la tête.
                         
          La musique religieuse, que Jeanne joue à l'harmonium, continue à
          se faire entendre au changement de scène suivant.
                         
          CHATEAU - PARC - EXTERIEUR JOUR
                         
          La marquise marche d'un pas rapide, suivie de sa famille.
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR JOUR
                         
          La marquise et sa famille passe sous la voute d'entrée du château.
          La petite troupe s'arrête net. La musique aussi.
          FIN DE LA MUSIQUE
                         
                          LA MARQUISE
           Ça y est, mes enfants, on est refait !
                         
          On découvre, devant le perron du château, une camionnette de
          gendarmerie, une DS noire, trois gendarmes et un policier en
          civil. Un autre gendarme, et un autre policier en civil sont
          positionnés de part et d'autre de la porte d'entrée du château.
                         
                          LA MARQUISE
           La police nous a grillés !
                         
                          GEORGES
           Ils ont parfois des antennes !
                         
          La marquise lance son ombrelle et la rattrape par le milieu.
                         
                          LA MARQUISE
           Allons-y !
          Elle s'élance d'un pas décidé, suivie de sa famille.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
          Le commissaire feuillète l'un des registres du château. Il jette
          un regard furtif sur le tableau de la femme nue dans une pose
          lascive.
                         
          On entend, au loin, la voix de la marquise.
                         
                          LA MARQUISE
           Où il est, ce commissaire ? Bonjour, bonjour ! Alors, c'est
           maintenant que vous arrivez, quand mon château est envahi
           par la pègre !
                         
          La marquise entre et se dirige vers le commissaire qui, en
          entendant la voix de la marquise, a refermé le registre et s'est
          retourné.
                         
                          LA MARQUISE
           Ah ! Monsieur le commissaire ! J'en étais sûre, cet homme
           m'a toujours paru louche !
                         
                          LE COMMISSAIRE
           Qui ça, madame ?
                         
                          LA MARQUISE
           Ben, le hold-up, là, cette canaille... où est-il ?
                         
                          LE COMMISSAIRE
           J'allais vous poser la question.
                         
                          LA MARQUISE
           Ahhh ! Parce que vous ne l'avez pas épinglé ? Un moment, je
           vous prie...
                         
          La marquise quitte le commissaire et se dirige vers le vestibule.
          Georges et Diane sont assis sur le canapé, et Amélie est assise
          sur leurs genoux, les fesses sur les genoux de Georges, et les
          jambes sur ceux de Diane. Ils ont, tous les trois, une cigarette
          au bec. La marquise passe devant eux, d'un pas rapide et décidé,
          et se dirige vers la porte arrière du château.
                         
          CHATEAU - TERRASSE ARRIERE - EXTERIEUR JOUR
                         
          La marquise apparait sur la terrasse. Elle regarde alentours. Elle
          aperçoit quelque chose qui l'incite à descendre l'escalier.
                         
          CHATEAU - PARC - BASSIN ROND - EXTERIEUR JOUR
                         
          Près du bassin en pierre, M. Patin et M. Passereau sont en train
          de jouer à la pétanque.
                         
           M. PATIN
           Même les boules de pétanque n'ont plus leur qualité
           d'autrefois. Je n'ose plus plomber, j'en ai fendues deux en
           six mois.
                         
          La marquise s'approche d'eux. Elle chuchote :
                          LA MARQUISE
           Où est-il ?
                         
           M. PATIN
           Qui ?
                         
                          LA MARQUISE
           Et bien, notre ami, le baron César.
                         
           M. PATIN
           Hé, hé, oui ! Dés le matin, une fleur à la boutonnière ! A
           ce propos, il en a volé une dans le massif.
                         
                          LA MARQUISE
           Oui, oui, bref, enfin... où est-il ? Moi, je ne vois rien.
                         
           M. PATIN
           Là-bas...
                         
                          LA MARQUISE
           Mes jumelles...
                         
          La marquise se met le parapluie sous le bras et revient vers le
          château.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
          La marquise repasse devant le canapé sur lequel sont toujours
          assis Diane, Georges et Amélie. Elle passe aussi devant le
          commissaire, un peu éberlué.
                         
                          LA MARQUISE
           Excusez-moi... J'ai laissé quelque chose... sur le feu !
                         
          Elle prend une paire de jumelles sur une étagère.
                         
                          LA MARQUISE
           Pardon...
          La marquise s'éloigne, ses jumelles à la main. Elle repasse devant
          le canapé, où les trois personnes assises la regardent, eux aussi
          un peu intrigués.
                         
          CHATEAU - TERRASSE ARRIÈRE - EXTERIEUR JOUR
                         
          La marquise arrive sur la terrasse, et porte les jumelles à ses
          yeux. Elle cherche un peu, puis s'arrête net.
                         
                          LA MARQUISE
           Oh ! Le malheureux, il revient !
                         
          CHATEAU - PARC - UNE PRAIRIE - EXTERIEUR JOUR
                         
          Vu à travers les jumelles de la marquise. Dans une prairie
          derrière le château, César marche à pas précautionneux, portant
          toujours sa mallette.
                         
          MUSIQUE. Thème de César.
                         
                          LA MARQUISE
           Il se jette dans la gueule du loup.
                         
          CHATEAU - TERRASSE ARRIERE - EXTERIEUR JOUR
                         
          La marquise quitte ses jumelles, a un mouvement agacé, puis rentre
          vivement dans le château.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
          La marquise se plante entre ses enfants, toujours assis sur le
          canapé, et le commissaire.
                         
                          LA MARQUISE
           Vous ne sentez pas le brûlé ?
                         
          Le commissaire renifle.
                         
                          LE COMMISSAIRE
           Non !
                         
           DIANE, GEORGES & AMELIE
           Non !
                         
          La marquise tape du pied en regardant fixement ses enfants.
                         
           DIANE, GEORGES & AMELIE
           Euh, euh... Si !
                         
          La marquise fait signe à Diane la suivre.
                         
                          LA MARQUISE
           Allez, viens !
                         
          Diane quitte le canapé, et portant toujours son ombrelle, suit sa
          mère.
                         
          CHATEAU - TERRASSE ARRIERE - EXTERIEUR JOUR
          La marquise et Diane arrive sur la terrasse. Diane a toujours sa
          cigarette à la main.
                         
          Dans le Thème de César, une flûte se joint à l'accordéon.
                         
                          LA MARQUISE
           Retiens César par n'importe quel moyen.
                         
                          DIANE
           N'importe lequel ?
                         
                          LA MARQUISE
           Oui, oui, oui... Et ne crains rien : Georges veille.
           Georges !
                         
          Diane écrase sa cigarette sur la terrasse, puis descend les
          marches. On voit, derrière la marquise, Georges, la cigarette au
          bec, qui se lève à son tour et se dirige vers la terrasse. La
          marquise a repris ses jumelles. Lorsque Georges arrive à côté
          d'elle, elle lui tend les jumelles.
                         
                          LA MARQUISE
           Ouvrez l'oeil !
                         
          Georges regarde autour de lui, avise un fauteuil de jardin à
          l'autre bout de la terrasse, et va s'y asseoir. Puis il porte les
          jumelles à ses yeux.
                         
          CHATEAU - PARC - UNE PRAIRIE - EXTERIEUR JOUR
                         
          Vu à travers les jumelles de Georges. Dans la prairie, on aperçoit
          Diane qui trottine dans l'herbe, tenant le bord de son chapeau.
          Plus loin, César qui marche à grandes enjambées. Diane se retourne
          vers le château, et continue à trottiner vers César.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
          La marquise s'approche du commissaire. Derrière elle, Amélie,
          seule maintenant sur le canapé, continue à fumer, les jambes
          posées sur l'un des accoudoirs du canapé.
                         
                          LA MARQUISE
           Alors ?... De quoi s'agit-il ?
                         
                          LE COMMISSAIRE
           Nous venons de retirer de la mare la voiture du hold-up,
           avec deux cadavres à l'intérieur.
                         
                          LA MARQUISE
           A la bonne heure !
                         
                          LE COMMISSAIRE
           Comme vous dites. Hélas ! Il en manque un. Et un qui
           compte. Un énergumène qui a déjà donné pas mal de fil à
           retordre à la police.
                         
          Plan rapproché sur Amélie qui regarde vers la terrasse arrière.
                         
          CHATEAU - PARC - UNE PRAIRIE - EXTERIEUR JOUR
          César marche, le chapeau à la main, à grandes enjambées vers le
          tronc d'un gros arbre. Il passe derrière l'arbre. Derrière lui, on
          aperçoit le château, Diane et un cheval blanc.
                         
                          CESAR
           Huit... neuf... dix... onze... douze...
                         
          Diane court vers César, et César sort du champ de la caméra. On
          retrouve César qui se dirige vers un sous-bois.
                         
                          CESAR
           Treize... quatorze... quinze...
                         
          FIN DE LA MUSIQUE. On n'entend plus que le chant des oiseaux.
                         
          Diane arrive près de l'arbre que César vient de dépasser. Elle a
          enlevé son chapeau, qu'elle pose par terre. Elle pose aussi son
          ombrelle, et se met à genoux. Elle dégage un peu le haut de sa
          robe et s'allonge dans un tas de paille éparpillée au pied du
          tronc.
                         
          Retour sur César à l'orée du sous-bois.
                          CESAR
           Et seize ! Alors, là, y a plus qu'à attendre ce soir.
                         
          Il se retourne.
                         
                          DIANE
           Tiens, vous êtes revenu ?
                         
                          CESAR
           Oh, par exemple... je venais de passer à l'instant. Vous
           étiez là ?
                         
          César se rapproche de Diane.
                         
                          DIANE
           Oui. Je devais dormir.
                         
                          CESAR
           Ah, vous dormiez ?
                         
                          DIANE
           Oui, oui...
                         
                          CESAR
           Et bien continuez, alors... bonne sieste, hein !
                         
          Après s'être arrêté un instant devant Diane, toujours couchée,
          César reprend sa marche vers le château. Diane pousse un cri
                         
                          DIANE
           Ahhh !
                         
          César se retourne brusquement.
                         
                          CESAR
           Quoi, qu'est-ce qu'il y a ?
                          DIANE
           Une fourmi !
                         
                          CESAR
           Une fourmi ! Mais où ?
                         
                          DIANE
           Oui, là...
                         
          César revient vers Diane. Il pose sa mallette et son chapeau dans
          l'herbe. Diane se retourne et se met à quatre pattes pour
          présenter son dos - et sa croupe ! - à César. César se met à
          genoux derrière elle. Il avance ses mains vers le dos de Diane.
                         
                          CESAR
           Une fourmi ? Dites donc, elle doit être énorme, cette
           fourmi !
                         
                          DIANE
           Ça chatouille !
                         
                          CESAR
           Mais, mais où ça ?
                         
                          DIANE
          D'un ton décidé.
           Plus bas.
                         
          César la regarde fixement.
                         
                          CESAR
           Plus bas ?
                         
                          DIANE
           Plus bas.
                         
                          CESAR
           Plus bas ?
                         
                          DIANE
           Plus bas.
                         
          César donne une grande claque sur les fesses de Diane.
                         
                          CESAR
           Oh la friponne petite fourmi ! Oh-oh !...
                         
          CHATEAU - TERRASSE ARRIERE - EXTERIEUR JOUR
                         
          Georges, toujours assis sur son fauteuil, observe la scène à la
          jumelle. Il reste impassible.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
          La marquise enlève son chapeau, et réajuste sa coiffure en se
          regardant dans un miroir accroché au mur.
                         
                          LE COMMISSAIRE
           Et il est parti avec le montant du vol.
                          LA MARQUISE
           Il faut le rattraper.
                         
          Elle tend son chapeau au commissaire, sans le regarder, et en
          continuant à se regarder dans le miroir et à remettre sa coiffure
          en place.
                         
                          LE COMMISSAIRE
           Mais ça ne saurait tarder : les routes sont bloquées. Il
           est encore dans le canton.
                         
          La marquise se tourne vers le commissaire, et hausse les épaules.
                         
                          LA MARQUISE
           Ben, qu'est-ce que vous faites là ?
                         
                          LE COMMISSAIRE
           J'y arrive...
                         
          Il rend son chapeau à la marquise, et fouille dans sa poche.
                         
                          LE COMMISSAIRE
           Nous avons trouvé, dans le coffret à gants, cette
           facture...
                         
          La marquise pose son chapeau sur un coffre près d'une fenêtre. Le
          commissaire sort un papier de sa poche. Il le déplie.
                         
                          LE COMMISSAIRE
           ... à votre en-tête, prouvant, d'une façon formelle, la
           présence de cet individu dans votre hôtel la nuit dernière.
                         
          Plan moyen sur Amélie qui observe la scène d'un air intrigué.
          Retour sur la marquise et le commissaire.
                         
                          LA MARQUISE
           Mais je me tue à vous le dire... Il portait ça sur sa
           figure. Grêlé, le petit oeil, enfin mauvais genre.
                         
          Gros plan sur Amélie, sur le canapé dans le vestibule, qui sourit,
          puis retour sur la marquise et le commissaire.
                         
                          LE COMMISSAIRE
           Alors pourquoi ne pas vous être tué, ce matin, à le dire à
           nos gendarmes ?
                         
          Sourire d'Amélie.
                         
                          LA MARQUISE
           Pardon ?
                         
                          LE COMMISSAIRE
           Pourquoi avez-vous menti ce matin ?
                         
                          LA MARQUISE
           Moi ?!
                         
          CHATEAU - VESTIBULE - INTERIEUR JOUR
                         
          Gros plan sur Amélie, l'air soudain alarmé. Un gendarme - celui
          qui a parlé à Amélie quelque temps plus tôt - entre par la porte
          ouverte.
                         
                          UN GENDARME
           Attendez, excusez-moi. C'est pas madame la marquise, c'est
           madame la baronne.
                         
          Il désigne Amélie.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
          La marquise prend l'air sévère et regarde d'Amélie.
                         
                          LA MARQUISE
           Amélie... Amélie vous a menti ? Amélie... Tu as menti à la
           gendarmerie ?
                         
          CHATEAU - VESTIBULE - INTERIEUR JOUR
                         
                          AMELIE
           Moi ?
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
                          LA MARQUISE
           Oui, toi.
                         
          CHATEAU - VESTIBULE - INTERIEUR JOUR
                         
                          AMELIE
           Non, grand-mère.
                         
          La marquise entre dans le vestibule.
                         
                          LA MARQUISE
           Amélie...
                         
          La marquise se rapproche de sa petite-fille.
                         
                          UN GENDARME
           Pourtant, madame la baronne, vous m'avez dit, y a pas deux
           heures, que vous n'aviez pas vu trois individus, un gros
           bedonnant, un petit noiraud, et un grand brun de quarante-
           cinq ans.
                         
          Amélie prend l'air faussement paniqué.
                         
                          LE COMMISSAIRE
           C'est ce dernier qui nous manque.
                         
                          AMELIE
           Ahhh !...
                         
                          LA MARQUISE
           Viens ici.
                         
          Amélie se lève.
                         
                          LA MARQUISE
           Regarde-moi.
          La marquise fait un clin d'oeil à Amélie, qui esquisse un sourire
          furtif, puis reprend immédiatement son air grave et faussement
          contrit.
                         
                          LA MARQUISE
           Ah, tu ne l'as pas vu ?... Petite grue, tu le caches,
           hein ? Elle le cache, j'en suis sûre... Non, mais écoutez,
           j'ai tout compris, monsieur le commissaire. Oh, je connais
           ce genre de séducteur. Fleur à la boutonnière, moustache de
           velours, et puis vous vous retrouvez à Caracas. On élève
           trop les filles dans les principes. Alors elles gardent une
           âme de communiante dans... dans un corps de Messaline,
           quoi, enfin voyez vous-même...
                         
          En disant ces mots, la marquise dessine, des mains, les formes
          harmonieuses d'Amélie, moulées dans son petit haut.
                         
                          LA MARQUISE
           Allez, avoue-le moi : où est-il ?
                         
                          AMELIE
           Je ne sais pas, je te le jure, mémé !
                         
                          LA MARQUISE
           Ah, m'appelle pas "mémé" ! Oh, c'est une tête de mule,
           comme moi. Elle dira rien.
                         
                          AMELIE
           J'te l'jure ! Il est parti, alors j'ai rien dit parce qu'il
           m'a demandé de ne rien dire. J'sais pas où il est, j'te
           l'jure sur ta tête, mémé !
                         
                          LA MARQUISE
           Et bien, monte dans ta chambre, va, t'auras de mes
           nouvelles.
                         
          Amélie s'éloigne. La marquise hausse les épaules.
                         
                          LA MARQUISE
           Mémé ! Euh... oui, voyons, qu'est-ce que nous disions
           donc ? Ah oui, et bien cette canaille... Hé ben, allez,
           allez, allez, faut la retrouver. Fouillez chambre par
           chambre... Allez, allez, allez, allez !
                         
          Elle pousse le commissaire, le gendarme, et l'inspecteur en civil,
          toujours planté devant la porte.
                         
                          LE COMMISSAIRE
           Oh, vous savez...
                         
                          LA MARQUISE
           Non, non, non, non, pas de satyre dans mes couloirs, non !
                         
          Les trois hommes débarrasse le coffre près de la fenêtre pour en
          soulever le couvercle. La marquise s'éloigne.
                         
          CHATEAU - TERRASSE ARRIERE - EXTERIEUR JOUR
                         
          La marquise pénètre sur la terrasse, et se dirige, d'un pas
          décidé, vers Georges, toujours assis sur son fauteuil. Il lui tend
          les jumelles. Elle les prend et les porte à ses yeux.
                         
          MUSIQUE. Thème du château. Orchestre de chambre. Musique douce et
          reposante.
                         
          CHATEAU - PARC - UNE PRAIRIE - EXTERIEUR JOUR
                         
          Vu à travers les jumelles de la marquise. On aperçoit, dans la
          prairie, Diane et César en train de batifoler dans l'herbe.
                         
          CHATEAU - TERRASSE ARRIERE - EXTERIEUR JOUR
                         
                          LA MARQUISE
           La brave fille ! Georges, vous avez une femme épatante !
                         
          Elle lui rend les jumelles, et revient vers le château. Georges,
          toujours aussi calme, reprend les jumelles, et continue son
          observation.
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR JOUR
          La marquise raccompagne le commissaire.
                         
                          LE COMMISSAIRE
           En tous cas, chère madame, rassurez-vous, je renforce la
           surveillance autour du château.
                         
          Ils marquent un temps d'arrêt devant la porte.
                         
                          LA MARQUISE
           Oh merci, à mon avis, il doit être loin. Mais je ne pensais
           pas me faire un ami dans la mondaine.
                         
                          LE COMMISSAIRE
           Mes respects, chère madame.
                         
          Il baise la main de la marquise, qui se laisse faire, un petit
          sourire aux lèvres.
                         
          Les policiers remontent dans leurs véhicules, qui se mettent en
          marche. La marquise quitte son sourire de circonstances, et se
          précipite à l'intérieur du château.
                         
          CHATEAU - TERRASSE ARRIERE - EXTERIEUR JOUR
                         
          La marquise court vers Georges.
                         
                          LA MARQUISE
           Alors ?
                         
                          GEORGES
           Trop tard, je pense.
                         
          Il lui passe les jumelles.
                         
                          LA MARQUISE
           Ciel !
                         
          Elle revient vers la porte du château, et tire vivement sur le
          cordon de la cloche qui retentit.
                         
          CHATEAU - PARC - UNE PRAIRIE - EXTERIEUR JOUR
                         
          César et Diane sont toujours allongés dans l'herbe. Au son de la
          cloche, Diane sursaute et se redresse. Elle est un tantinet
          débraillée.
                         
                          DIANE
           La cloche !
                         
          FIN DE LA MUSIQUE
                         
          Elle se relève. César se met à genoux à côté d'elle.
                         
                          CESAR
           Quoi, qué cloche ? Qu'est-ce qu'il y a encore ?
                         
                          DIANE
           L'heure du déjeuner !
                         
          Diane est maintenant debout et réajuste sa robe. César se lève à
          son tour.
                         
                          CESAR
           Mais quel déjeuner ?
                         
                          DIANE
           Aidez-moi... Aidez-moi... Aidez-moi... Aidez-moi !
                         
          Diane se penche pour ramasser son chapeau, et César tente,
          maladroitement, de ragrafer sa robe.
                         
                          CESAR
           Mais écoutez, moi, les robes, d'habitude, je les dégrafe,
           je les agrafe pas !
                         
          Une vache passe en trottinant entre eux et le château.
                         
                          DIANE
           Ohhh ! Un peu de patience, s'il vous plait !
                         
                          CESAR
           Patience... Patience ! Quand je bous au fond, que je
           chancelle !
                         
          Il ramasse son chapeau et sa mallette. Diane part en courant vers
          le château. Elle envoie un dernier baiser à César.
                         
                          DIANE
           Ce soir !
                         
                          CESAR
           Ce soir... ce soir ! Tu parles ! On était bien là ! Qué
           « ce soir » !... Ce soir ! Toujours ce soir !
                         
          Il emboîte le pas à Diane, mais d'une démarche plus posée.
                         
          CHATEAU - TERRASSE - EXTERIEUR JOUR
          La marquise observe la scène à la jumelle.
                         
                          LA MARQUISE
           Parfait ! Georges !
                         
          Georges s'approche de sa belle-mère.
                         
                          LA MARQUISE
           Les parasols, l'apéritif. Où sont les insecticides ?
                         
                          GEORGES
           Dans la serre, sous les tablettes... Pourquoi ?
                         
                          LA MARQUISE
           Ohh ! Vous le demandez ! La police peut repasser. César ne
           tombera pas dans ses mains, ni lui, ni son magot. Nous
           l'avons décidé à la messe !
                         
          La marquise s'éloigne en rasant le mur du château, suivi de
          Georges, toujours sa cigarette au bec. Ils ont des airs de
          conspirateurs de films de série B.
          CHATEAU - SERRES - INTERIEUR JOUR
                         
          Gros plan sur les mains de la marquise. Une main tient une
          saucière ancienne en cuivre, avec un fin bec verseur en col de
          cygne, et l'autre, une cuillère. Avec la cuillère, elle verse,
          dans la saucière, une poudre provenant d'une boîte que Georges
          tient à la main.
                         
                          LA MARQUISE
           Vive le son, vive le son... Dansons la Carmagnole. Vive le
           son du canon...
                         
          La caméra s'éloigne, découvrant la marquise et Georges en plan
          moyen. Derrière eux, dans un décor un peu délabré, des pots de
          fleur sur des étagères.
                         
                          GEORGES
           Faites attention ! C'est ce que nous avons de plus
           dangereux.
                         
                          LA MARQUISE
           Et bien, tant mieux, tant mieux ! J'en mets quoi ?... Oh...
           ben, douze cuillères !
                         
                          GEORGES
           Y a de quoi tuer un boeuf !
                         
                          LA MARQUISE
           Ahhh ! Il est costaud, hein ! Vous l'avez vu.
                         
          La marquise arrête de remplir la saucière, dépose la cuillère dans
          la boîte, et se dirige vers la fenêtre. On aperçoit César et Diane
          qui reviennent.
                         
                          LA MARQUISE
           Dans la croquette, il sentira rien ! Dans la croquette...
           sentira rien... sentira rien...
          Elle chantonne ces derniers mots sur l'aire de la Carmagnole.
                         
          CHATEAU - PARC - ABORD DES SERRES - EXTERIEUR JOUR
                         
          César, tenant son chapeau d'une main et sa mallette de l'autre,
          arrive d'un pas rapide. Diane trottine à ses côtés en tenant son
          chapeau d'une main. La marquise, sa saucière à la main, suivie de
          Georges, sort de la réserve du jardinier.
                         
                          LA MARQUISE
           Ah ! Ah ! Le baron César et ma petite Diane. On a l'air de
           s'entendre, à ce que je vois.
                         
                          CESAR
           Marquise, votre demeure est un dédale d'enchantements !
                         
                          LA MARQUISE
           Mais pourquoi traînez-vous toujours cette mallette ? Diane,
           va donc porter ça dans sa chambre.
                         
                          CESAR
           Non, non, non, non... J'ai là-dedans des souvenirs plus
           chers que l'existence. J'y tiens, vous savez.
                         
                          LA MARQUISE
           Mais j'ai un coffre.
                         
                          CESAR
           Qu'est-ce que j'entends ?
                         
                          LA MARQUISE
           Mais oui.
                         
                          CESAR
           Un coffre ?
                         
                          LA MARQUISE
           Mais oui, un coffre.
                         
          Ils s'éloignent tous les deux en prononçant des paroles
          incompréhensibles (On reconnaît néanmoins le mot « coffre »). La
          marquise tient sa saucière dans le dos.
                         
          Georges s'approche de Diane, l'air grave, et lui donne une petite
          claque sur la joue. Diane semble au bord des larmes. Georges prend
          Diane par les épaules et ils emboîtent le pas à César et à la
          marquise, qui sont toujours en train de deviser. On entend la
          marquise éclater de rire.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
          César et la marquise arrivent du vestibule. La marquise, le bras
          passé dans celui de César, est toujours en train de rire, mais
          elle tient toujours aussi sa saucière derrière son dos.
                         
                          LA MARQUISE
           Ah ! Ce qu'il est drôle !
                         
          Diane et Georges apparaissent derrière le premier couple.
          La marquise chuchote, en se tournant derrière elle :
                         
                          LA MARQUISE
           Georges !...
                         
          Georges se précipite et prend la saucière de la main de la
          marquise, qui continue son chemin au bras de César.
                         
                          LA MARQUISE
           Oui, c'est par là.
                         
          Elle montre une porte derrière le bureau. On aperçoit, derrière
          eux, Diane et Georges qui montent l'escalier.
                         
                          CESAR
           Ah, bon.
                         
                          LA MARQUISE
           Oui.
                         
          CHATEAU - UN BOUDOIR - INTERIEUR JOUR
          Entrent César et la marquise. Ils se dirigent vers un coffre de la
          taille d'une petite armoire. Sur le coffre, deux objets en étain,
          un vase et une petite statuette montée sur un gros socle. La
          marquise soulève la petite statuette, et extrait une clef cachée
          sous le socle.
                         
                          CESAR
           Ah, ah !! Ah, ah !!
                         
          La marquise sourit.
                         
                          LA MARQUISE
           Mais... chhhut !
                         
          Elle met un doigt sur sa bouche.
                         
                          CESAR
           Oh, non, non.
                         
                          LA MARQUISE
           C'est un très beau coffre.
                         
          Elle se penche et met la clef dans la serrure.
                         
                          LA MARQUISE
           Mon défunt mari, le marquis, l'aimait beaucoup.
                         
          Elle ouvre la porte du coffre
                         
                          LA MARQUISE
           Là...
                         
          César place sa mallette dans le coffre.
                         
                          CESAR
           Voilà.
                         
          La marquise ajuste la mallette dans le coffre.
                          LA MARQUISE
           Très bien.
                         
          Elle referme la porte du coffre
                         
                          LA MARQUISE
           Le pauvre, mon Dieu, qu'il a souffert ! Mais c'est un très
           beau coffre.
                         
          Au moment où la marquise se relève, César lui prend la clef des
          mains.
                         
                          LA MARQUISE
           Vous n'avez pas confiance ?
                         
                          CESAR
           Oh, madame...
                         
          Il renifle, tout en mettant la clef dans une petite poche de son
          gilet.
                          CESAR
           Ffff !... Oh, ça sent bon par là.
                         
                          LA MARQUISE
           Ah, vous trouvez ?
                         
          CHATEAU - CUISINES - INTERIEUR JOUR
                         
          Gros plan sur le dessus de la cuisinière, transformé en table. Des
          biscuits dans des assiettes, une assiette en argent, de la salade
          dans un bol, et au premier plan, un récipient de verre contenant
          trois croquettes. Georges, en manche de chemise, place une
          croquette sur une feuille de salade, au centre d'un grand plateau
          ovale en argent. Il se prépare à verser le contenu de la fameuse
          saucière en cuivre sur la croquette, lorsque la caméra s'éloigne,
          et on découvre César qui vient d'entrer.
                         
                          CESAR
           Ohhh ! La mignonnette !
                         
          Georges repose la saucière, avec l'air d'un gamin pris en faute.
                         
                          CESAR
           Toute petite, hé !
                         
          Il met ses gants dans son chapeau et tend le tout à Georges
                         
                          CESAR
           Mais ça fait rien : tout est dans la présentation.
                         
          Il prend le plateau et s'éloigne avec.
                         
                          CESAR
           Éternel problème du fond et de la forme. Mais donnez-moi
           deux minutes, vous allez voir.
                         
          Il pose le plateau sur une table, et prend une nappe en papier.
                          CESAR
           Ah, ah, ah !
                         
          Il commence à déchirer la nappe en deux, en jette une moitié, et
          commence à plier l'autre. Georges et la marquise le regardent,
          l'air intrigué.
                         
                          GEORGES
           J'ai... j'ai l'impression que vous êtes un maître-queue.
                         
          César claque des mains. Il a déjà disposé les morceaux de la nappe
          en papier, élégamment pliés, de part et d'autre du plateau.
                         
                          CESAR
           Les fourneaux, c'est mon berceau. J'ai débuté dans les
           sauces. Je veux dire...
                         
          Il prend de la salade qu'il commence à disposer sur le plateau.
                         
                          CESAR
           ... l'éducation anglaise : les travaux les plus rudes, et
           les études les plus raffinées.
          Il coupe des rondelles de concombre.
                         
                          CESAR
           Time is money !
                         
          On voit, en gros plan, les rondelles de concombre qui viennent se
          disposer autour de la salade, avec une précision incroyable.
                         
                          CESAR
           Hé, hé... Time is money !
                         
          La marquise semble de plus en plus intriguée, Georges, lui, semble
          résigné.
                         
                          CESAR
           La couronne de concombre.
                         
          César dispose deux tomates, découpées en forme de rose de chaque
          côté du plateau.
                         
                          CESAR
           Et maintenant les deux pommes d'amour qui l'accompagnent.
           Voilà. Voilà...
                         
          Il dispose quatre citron élégamment pelé autour de la salade.
                         
                          CESAR
           Regardez-moi ce trône. Quelle majesté !
                         
          Finalement, il place la croquette sur un feuilleté au milieu de la
          pile centrale de salade. Il place délicatement la petite touche
          finale, une olive sur la croquette. Puis il rapporte le plateau
          vers la cuisinière.
                         
                          CESAR
           C'est pourquoi, la cuisine, c'est mon domaine.
          Il prend, au passage, une bouteille de Cognac.
                         
                          CESAR
           Entre autres...
                         
          Il pose le plateau sur la table, entre la marquise et Georges, qui
          tient toujours le chapeau de César.
                         
                          CESAR
           Et maintenant le glaçage flambé.
                         
          Il verse un peu de Cognac sur la croquette. Puis il craque une
          allumette.
                         
                          CESAR
           Car je vais vous dire une bonne chose : tout est dans le
           glaçage.
                         
          Il met le feu à la croquette, qui s'enflamme. Il pose la boîte
          d'allumette et ramasse la saucière.
                         
                          CESAR
           Ce sont les épices ?
                         
                          GEORGES
           Oui... En quelque sorte...
                         
                          LA MARQUISE
           Oui, oui, oui... Parfaitement... C'est une recette à moi.
                         
                          CESAR
           Opération délicate.
                         
          Il verse lentement un peu du contenu de la saucière sur la
          croquette, toujours en train de flamber. Une très légère explosion
          se produit, le lit de salade s'écroule, et une épaisse fumée
          s'échappe du plateau. Les trois personnages se penchent lentement
          sur la croquette.
                         
                          CESAR
           Bon... ben j'ai perdu la main.
                         
          Il pose la saucière, prend son chapeau des mains de Georges, et
          sort précipitamment de la cuisine, visiblement vexé. La marquise
          le regarde partir, puis prend la saucière qu'elle agite
          légèrement.
                         
                          LA MARQUISE
           Dieu soit loué, il en reste. On le mettra dans le café.
           J'ai perdu une bataille, mais pas la guerre. Moral... et
           tactique. Échec à la première offensive... je lance la
           seconde, avec une préparation d'artillerie !
                         
          CHATEAU - CHAMBRE D'AMELIE - INTERIEUR JOUR
                         
          Georges est assis par terre derrière une balustrade qui divise la
          pièce en deux. Les mains gantées, il est en train de casser le
          carrelage avec un burin et un marteau.
                         
          Le bassin rond, vu de la chambre d'Amélie.
          A côté du bassin, cinq petites tables ont été dressées, abritées
          par des parasols. La première est vide. Autour de la seconde, la
          famille Passereau est rassemblée. César est seul à la troisième. A
          la quatrième, Cookie et Jean-Jacques. Enfin, tout seul à la
          cinquième, un peu éloignée des autres, Monsieur Patin. Les suédois
          courent vers le bassin et plongent dedans.
                         
          La caméra fait un zoom arrière, et on entend les coups de marteau
          de Georges. Puis on découvre la marquise qui regarde le spectacle
          par la fenêtre. Elle s'éloigne de la fenêtre.
                         
                          LA MARQUISE
           Georges !
                         
          Elle s'accroupit devant un électrophone installé à côté de la
          fenêtre.
                         
                          LA MARQUISE
           Que préférez-vous ? Richard Wagner ou les Beatles ?
                         
          Georges est en train de replacer ses outils entre ses main.
                          GEORGES
           Oh ! J'ai assez de mal avec le dallage. Vous êtes sûre que
           le poison ne suffit pas ?
                         
                          LA MARQUISE
           Deux précautions valent mieux qu'une.
                         
          La marquise longe la balustrade, et passe de l'autre côté, pour
          venir à côté de Georges.
                         
                          LA MARQUISE
           Je récapitule. En bas, nous jouons au poker. ici, vous
           faites tonner Wagner.
                         
          Elle s'assoit sur un canapé à côté de Georges. Canapé sur lequel
          est déjà posé le chapeau de Georges.
                         
                          LA MARQUISE
           En bas, ça m'énerve. Je cogne avec un balai. Vous lâchez
           immédiatement. Crac ! Allez, je descends, on répète.
                         
          Elle se lève et sort de la pièce. Georges recommence à taper.
                         
          CHATEAU - UN PETIT SALON - INTERIEUR JOUR
                         
          La marquise entre, un balai d'une main, et un escabeau de bois de
          l'autre. On entend distinctement les coups frappés par Georges. La
          marquise installe son escabeau
                         
          CHATEAU - CHAMBRE D'AMELIE - INTERIEUR JOUR
                         
          Georges, qui a disposé l'électrophone sur le canapé de son côté de
          la balustrade, déplace le bras du tourne-disque.
                         
          MUSIQUE. Le thème des Walkyrie de Wagner retentit.
                         
          CHATEAU - UN PETIT SALON - INTERIEUR JOUR
          La marquise monte sur son escabeau, prend le balai par la brosse,
          et, avec l'extrémité du manche, tape sur le plafond.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE D'AMELIE - INTERIEUR JOUR
                         
          Georges se penche sur le trou qu'il a commencé à creuser dans le
          dallage.
                         
                          GEORGES
           J'entends, ma mère !
                         
          CHATEAU - UN PETIT SALON - INTERIEUR JOUR
                         
          La marquise redescend de son escabeau, pose son balai à côté, et
          s'approche de la table de bridge qui trône au milieu du salon.
          Elle calcule l'impact de la pointe du lustre lorsqu'il tombera.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE D'AMELIE - INTERIEUR JOUR
                         
          En mesure avec la musique de Wagner, Georges remet les gravats
          dans le trou.
          CHATEAU - UN PETIT SALON - INTERIEUR JOUR
                         
          La marquise place une chaise pour qu'elle se trouve juste sous le
          lustre.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE D'AMELIE - INTERIEUR JOUR
                         
          Georges continue à remettre les gravats dans le trou. Panoramique
          vers l'entrée de la chambre. Charlie entre, son blouson sur
          l'épaule. Il pose son blouson sur le lit, et commence à enlever
          son jeans. On voit Georges à travers les montants de la
          balustrade. Georges relève la tête.
                         
                          GEORGES
           Ah ! Charlie !
                         
          Charlie, qui a le pantalon en bas des pieds, se tourne vers
          Georges.
                         
                          CHARLIE
           Oh, monsieur le comte...
                         
          Georges lui sourit.
                         
                          GEORGES
           Hé oui... On rebouche les trous.
                         
          Charlie commence à remonter son pantalon.
                         
                          CHARLIE
           C'est comme moi, j'ai un trou à mon pantalon. Je vais le
           recoudre.
                         
          On entend la voix de la marquise par-dessus la musique de Wagner.
                         
                          LA MARQUISE
           Georges !
          Georges se penche sur le trou.
                         
                          GEORGES
           J'entends, ma mère ! Mais c'est que j'ai à côté de moi
           Charlie.
                         
          CHATEAU - UN PETIT SALON - INTERIEUR JOUR
                         
          La marquise regarde vers le plafond. Elle a disposé des cartes en
          éventail sur la table de bridge.
                         
                          LA MARQUISE
           Dans la chambre d'Amélie ?
                         
          CHATEAU - CHAMBRE D'AMELIE - INTERIEUR JOUR
                         
          Georges est toujours penché sur le trou.
                         
                          GEORGES
           Oui, parce qu'il a quitté son pantalon.
          Charlie finit de reboutonner son jeans.
                         
          CHATEAU - UN PETIT SALON - INTERIEUR JOUR
                         
                          LA MARQUISE
           Et Amélie ?
                         
          CHATEAU - CHAMBRE D'AMELIE - INTERIEUR JOUR
                         
          Charlie a fini de remettre son pantalon, et il ramasse son
          blouson.
                         
                          GEORGES
           Une seconde... J'y vais.
                         
          Georges se relève, passe derrière Charlie médusé, et s'approche de
          la fenêtre ouverte.
                         
                          GEORGES
           Amélie !... Viens recoudre immédiatement le pantalon de
           Charlie !
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
          Charlie descend quatre à quatre l'escalier, se cache derrière un
          pilier, regarde à droite et à gauche, puis se dirige vers le
          vestibule et ...
                         
          CHATEAU - VESTIBULE - INTERIEUR JOUR
                         
          ... et la porte arrière du château. Entre Amélie portant un
          plateau chargé de vaisselle. Charlie se cache derrière l'armure.
                         
                          CHARLIE
           Ohhh ! J'les retiens, tes rendez-vous ! J'arrive dans ta
           chambre, j'tombe sur ton père en chemise !
                         
                          AMELIE
           Papa est en chemise ?
                         
                          CHARLIE
           Non !... Moi !
                         
          La marquise entre dans le vestibule.
                         
                          LA MARQUISE
           Amélie... Amélie, cesse de harceler notre ami. Allez jouer
           ailleurs tous les deux.
                         
                          AMELIE
           Viens, toi !
                         
          La marquise les regarde s'éloigner avec un petit sourire en mi-
          teinte. Puis elle se dirige vers la porte ouverte, l'air songeur.
                         
          CHATEAU - PARC - BASSIN ROND - EXTERIEUR JOUR
                         
          Les tables sont vides. Un suédois fait des looping sur la barre
          fixe plantée derrière le bassin. Panoramique qui nous fait
          découvrir Monsieur Patin, Monsieur Passereau et Jean-Jacques en
          train de jouer au croquet, puis un groupe de femmes autour de
          César assis sur une chaise.
                         
          Plan moyen de Jeanne appuyée sur un gros vase de pierre, orné de
          têtes de lion. Elle se déplace, et on découvre César assis sur son
          fauteuil. Il est en train d'allumer un cigare. A ses pieds, sont
          assises Mme Passereau et Cookie. Cookie suce distraitement une
          très grande sucette. Jeanne passe derrière lui, puis s'arrête.
                         
                          JEANNE
           Et vous avez connu les femmes des îles ?
                         
          Il éteint son allumette avant de la jeter.
                         
                          CESAR
           Les anglaises sont admirables.
                         
                          JEANNE
           Non, je veux dire : les îles lointaines.
                         
                          CESAR
           Ahhh ! Les îles lointaines...
                         
          Jeanne s'éloigne de nouveau.
                         
                          CESAR
           Dés l'âge de trois ans, elles sont initiées à nous
           distraire.
                         
          Jeanne s'appuie sur un autre vase de pierre.
                         
                          CESAR
           Elles ont une loi, une morale - appelez ça comme vous
           voulez - c'est d'être au service de l'homme. Alors, à douze
           ans, elles sont en pleine possession de leurs moyens, et...
           nos corps chantent de toutes parts.
                         
          FIN DE LA MUSIQUE de Wagner.
                          MME PASSEREAU
           Et quand elles ont notre âge ?
                         
                          CESAR
           C'est là où notre vieille Europe reprend le flambeau.
                         
                          MME PASSEREAU
           Vous trouvez donc qu'il n'est jamais trop tard ?
                         
                          CESAR
           Jamais...
                         
                          MME PASSEREAU
           Mais nos rides ?
                         
                          CESAR
           Mmmm... émouvantes. Ce sont les signes de vos peines et de
           nos plaisirs. Ah... mesdames, mesdames, comme vous avez dû
           vivre.
                         
          Dans le fond, les joueurs de croquet. Jeanne, elle, est toujours
          appuyée, songeuse, sur son vase de pierre. Elle en dessine les
          formes d'un doigt distrait. César se lève et se dirige vers
          Jeanne.
                         
          Plan moyen sur les joueurs de croquet. Au premier plan, Jean-
          Jacques, habillé d'un pantalon et d'un maillot blancs, une
          casquette de golf rouge sur le crâne, regarde le groupe de femmes
          autour de César d'un air intrigué.
                         
           M. PASSEREAU
           A vous, monsieur Patin.
                         
           M. PATIN
           Ben, vous voyez bien que je suis sous la cloche. Quand on
           est sous la cloche, à ce jeu-là, on peut pas continuer.
                         
          Jean-Jacques, le maillet à la main, se rapproche des deux autres
          joueurs, et plus précisément de M. Patin.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Qu'est-ce qu'il peut bien leur raconter ?
                         
          Au fond, on voit César qui s'est rassis sur son fauteuil.
                         
           M. PATIN
           Et que voulez-vous raconter avec un accent pareil ?
                         
          M. Patin remet ses lunettes dans la poche de poitrine de son
          veston, et se met en devoir d'imiter l'accent de César, en faisant
          des gestes un peu précieux
                         
           M. PATIN
           La femme des îles... est un ukulélé... La femme d'ici est
           une guitare.
                         
          Il prend le visage de Jean-Jacques dans sa main et se rapproche de
          lui.
           M. PATIN
           Votre mystère, c'est la courbe.
                         
          Jeanne, toujours appuyée sur son vase, se tourne légèrement pour
          regarder M. Patin.
                         
           M. PATIN
           Vous êtes la modulation, l'instrument idéal.
                         
          M. Patin a un geste désabusé, et retourne vers sa partie de
          croquet.
                         
           M. PATIN
           Et les femmes écoutent ça ! Tiens, quelle honte ! Quelle
           pitié !
                         
          Il donne un coup de maillet rageur dans sa boule.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Mais pourquoi ? C'était très beau, très poétique. Vous
           m'avez ému, Patin. Le mystère, c'est la courbe.
          Il a posé son maillet, et se rapproche de M. Patin. Il dessiner
          une courbe harmonieuse avec ses mains, puis tape sur la poitrine
          de M. Patin.
                         
                          JEAN-JACQUES
           J'm'en resservirai !
                         
          Il s'éloigne et se tourne vers le château. Il crie :
                         
                          JEAN-JACQUES
           Et alors, le café, on nous oublie !
                         
          CHATEAU - UN PETIT SALON - INTERIEUR JOUR
                         
          La marquise s'approche en courant de la fenêtre.
                         
                          LA MARQUISE
           Voilà !... voilà, voilà !
                         
          CHATEAU - VESTIBULE - INTERIEUR JOUR
                         
          Diane entre en portant un plateau sur lequel sont disposées deux
          tasses de café. Elle travers le vestibule, l'air tendu. Sa mère
          sort du petit salon et vient vers elle.
                         
                          LA MARQUISE
           Alors, tu ne te trompes pas, hein ? C'est celle-ci ?
                         
          Elle désigne une tasse sur le plateau.
                         
                          DIANE
           Non... Celle-là !
                         
          Diane, qui tient toujours le plateau à deux mains, désigne l'autre
          tasse d'un mouvement de la tête. La marquise renifle les deux
          tasses tour à tour.
                         
                          LA MARQUISE
           Tu penses, ce que c'est énervant, tu sais, quand on n'a pas
           l'habitude. Oui, tiens, c'est celle-là. Mais tremble pas,
           voyons !
                         
          La marquise recoiffe sa fille et lui remet son chemisier en place.
                         
                          DIANE
           T'es sûre ? Ça lui fera pas de mal ?
                         
                          LA MARQUISE
           Mais non ! Il n'aura pas le temps : il sera assommé avant.
                         
          La marquise s'éloigne vers la terrasse arrière du château.
                         
                          DIANE
           Alors, à quoi ça sert ?
                         
                          LA MARQUISE
           J'assure mes arrières.
                         
          CHATEAU - PARC - BASSIN ROND - EXTERIEUR JOUR
          La marquise apparait sur la terrasse arrière.
                         
                          LA MARQUISE
           Que penseriez-vous d'un petit poker ?
                         
          César, toujours assis sur son fauteuil, relève brusquement la
          tête.
                         
                          CESAR
           Poker ?
                         
          Il se lève et prend un air un peu gauche et timide.
                         
                          CESAR
           Oh ! Vous savez, moi, le poker... Enfin, si ces dames me le
           permettent...
                         
           COOKIE & MME PASSEREAU
           Mais oui, voyons.
                         
                          CESAR
           Bien.
                         
          Il s'approche de Jeanne, toujours appuyée sur le vase.
                         
                          CESAR
           Mademoiselle Jeanne, vous joindrez-vous à nous ?
                         
                          JEANNE
           Je voudrais bien, mais je ne sais pas.
                         
                          CESAR
           Ahhh ! Même pour me faire plaisir.
                         
                          JEANNE
           Je connais rien à l'argent.
                         
          Il s'éloigne et crie à la cantonade :
                          CESAR
           Bien. Alors, qui sont nos partenaires ?
                         
          Jean-Jacques s'approche de lui.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Si vous ne craignez pas un jeu sec, je suis votre homme.
                         
          Il tape du poing dans sa main pour souligner son propos.
                         
                          CESAR
           Cher ami. Allons-y.
                         
          Il lui désigne le château du doigt. Ils s'éloignent ensemble. M.
          Patin vient vers Jeanne, qui le regarde approcher, l'air
          indifférent.
                         
           M. PATIN
           Je vous tiens compagnie, mademoiselle Jeanne.
                         
          Il s'assoit sur le fauteuil libéré par César.
                          JEANNE
           Vous ne jouez pas ?
                         
           M. PATIN
           Jongler avec l'argent, non, très peu. Nous avons si peu de
           temps déjà pour penser aux choses essentielles. Songez
           que...
                         
          Alors qu'il fait visiblement très chaud, Jeanne se serre les
          épaules comme s'il avait froid et s'éloigne vers le château.
                         
                          JEANNE
           Il commence à faire froid, je rentre.
                         
          M. Patin se lève légèrement, puis se rassoit.
                         
          La marquise est sur les dernières marches de la terrasse, et elle
          regarde les deux joueurs s'approcher. Diane, toujours son plateau
          à la main, descend les marches et vient vers elle. Le bruit des
          tasses sur le plateau indique qu'elle tremble.
                         
                          LA MARQUISE
           Écoute, tu serviras le café au salon, hein ? Nous faisons
           un petit poker.
                         
          Elle remonte, et César apparait, suivi de Jean-Jacques.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ahhh ! Le café !
                         
          CHATEAU - VESTIBULE - INTERIEUR JOUR
                         
          La marquise entre, suivie de César, qui se fait doubler par Jean-
          Jacques.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Vous jouez stone ou pas ?
                          CESAR
           Oh, moi, vous savez, le poker... je...
                         
          CHATEAU - UN PETIT SALON - INTERIEUR JOUR
                         
          Les deux hommes s'approche de la table de bridge. Jean-Jacques,
          qui vient d'enlever sa casquette, se cogne sur le lustre. Ils
          s'assoient.
                         
                          CESAR
           Ah, ah !
                         
          La marquise s'aperçoit que c'est Jean-Jacques qui est assis sous
          le lustre.
                         
                          LA MARQUISE
           Non, non, non-non, levez-vous, levez-vous, je suis très
           superstitieuse !
                         
          Les deux hommes se lèvent.
                          LA MARQUISE
           Alors, je tire les places, hein ! Un petit coquin n'a
           besoin de rien qui va-t'à la chasse, et parle à sa bécasse.
           Voilà ! Alors, vous ici, là, comme ça. Voilà...
                         
          Ils s'assoient tous les trois, mais c'est la marquise qui se
          retrouve sous le lustre.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ahhh...
                         
          La marquise s'aperçoit de son erreur.
                         
                          LA MARQUISE
           Non ! Non-non, je me suis trompée, hein !
                         
          Ils se lèvent tous les trois, et la marquise recommence son petit
          jeu.
                         
                          LA MARQUISE
           Non, je-je tire les places... Un petit coquin n'a besoin de
           rien, parle à sa bécasse. Voilà, voilà... là, comme ça.
                         
          Cette fois-ci, c'est bien César qui est sous le lustre.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Bon, moi, je...
                         
                          LA MARQUISE
           Non, non, non, bougez pas... là, bougez pas !
                         
                          CESAR
           Une partie de Titans !
                         
          Jean-Jacques sort quelques billets de sa poche.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Et... bien entendu, on ne joue pas des haricots !
          Il s'arrêtent net devant la grosse liasse de billets que César a
          sorti. César commence à battre les cartes d'un geste très expert.
                         
                          CESAR
           La cave à combien ?
                         
                          LA MARQUISE
           Cinquante milles ?
                         
                          CESAR
           Cent ?
                         
                          LA MARQUISE
           Cent cinquante. Ah oui, je ferais un chèque. Là, j'ai mes
           jetons.
                         
          Jean-Jacques commence à faire une drôle de tête.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah-ah-ah ! Cent cinquante, c'est, c'est lourd...
          Il prend un air faussement grave.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Mais soit ! Mais c'est lourd !
                         
          César ouvre le jeu de cartes en éventail.
                         
                          CESAR
           Manque le sept de pique.
                         
          Il retire le sept de pique caché dans le maillot de Jean-Jacques,
          derrière sa nuque, et le remet dans le jeu. Il ricane
                         
                          CESAR
           Hé-hé-hé-hé !
                         
          Jean-Jacques sifflote entre ses dents pour se donner une
          contenance. La marquise regarde César battre les cartes
                         
          CHATEAU - CHAMBRE D'AMELIE - INTERIEUR JOUR
                         
          Georges met le bras du tourne-disque sur le disque.
                         
          MUSIQUE. La musique de Wagner retentit : ce n'est plus seulement
          le thème des Walkyrie, mais carrément une Walkyrie en train de
          chanter.
                         
          Georges bat la mesure.
                         
          CHATEAU - UN PETIT SALON - INTERIEUR JOUR
                         
          César jongle avec les cartes : c'est visiblement un joueur expert,
          ce qui a l'air d'ennuyer Jean-Jacques de plus en plus. Il suit des
          yeux les cartes qui montent et qui descendent entre les mains de
          César. César fredonne la musique de Wagner tout en battant les
          cartes. Il donne le jeu à couper à la marquise, puis il distribue
          les cartes. La marquise regarde son jeu en le cachant d'une main,
          d'un geste très amateur. César, lui, ouvre à peine son jeu, et il
          sait tout de suite ce qu'il a en main. Jean-Jacques, lui, cache
          son jeu des deux mains, en prenant des airs de conspirateur pour
          le regarder.
                         
                          LA MARQUISE
           Ah ! Cette musique !
                         
          CHATEAU - CHAMBRE D'AMELIE - INTERIEUR JOUR
                         
          Georges bat toujours la mesure, accroupi devant l'électrophone.
                         
          CHATEAU - VESTIBULE - INTERIEUR JOUR
                         
          Diane s'approche du petit salon, en portant son plateau. Elle
          jette un oeil dans la pièce, puis revient en arrière et se plaque
          contre le mur. Elle fait tomber une cuillère
                         
          CHATEAU - UN PETIT SALON - INTERIEUR JOUR
                         
                          LA MARQUISE
           Je relance de cinq.
          Elle pose des jetons sur la table.
                         
          César prend un billet dans sa liasse et le pose sur le jeton de la
                         MARQUISE
                         
                          CESAR
           Je redonne de six.
                         
          La marquise lève les yeux au plafond.
                         
                          LA MARQUISE
           Ah ! Cette musique !
                         
          Elle a un sourire crispé. Jean-Jacques jette un oeil rapide vers le
          plafond : il semble mal à son aise. Il sourit niaisement. Le seul
          à être décontracté et à continuer à fredonner est César.
                         
                          CESAR
           Cartes !
                         
          Jean-Jacques regarde rapidement son jeu et en retire trois cartes.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Trois cartes.
                         
                          CESAR
           Trois cartes.
                         
          Il le sert.
                         
                          LA MARQUISE
           Servie.
                         
          La marquise continue à masquer son jeu. César la regarde
                         BRIÈVEMENT
                         
                          CESAR
           Une carte. Po-po-po...
          Il continue à fredonner, puis jette un oeil sur Jean-Jacques, qui
          se met à fredonner, l'air faussement décontracté.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Po-po-po...
                         
          Diane entre en portant son plateau de façon peu assurée. Elle
          s'approche de la table. César se retourne.
                         
                          CESAR
           Ohh ! Que c'est gentil ! Pardon !
                         
          Il prend une tasse au hasard sur le plateau. Diane a une
          expression effrayée.
                         
                          DIANE
           Maman !
                         
                          LA MARQUISE
           Ne trouble pas mon jeu, voyons.
          César boit son café, repose la tasse sur la soucoupe, puis le tout
          sur le plateau. Il prend l'autre tasse.
                         
                          CESAR
           Votre tasse.
                         
          Il pose la tasse à côté de Jean-Jacques, qui fait un petit geste
          de refus de la main.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Non, pas maintenant. Parole.
                         
          La marquise claque un jeton sur la table. Diane est comme figée
          sur place, le visage défait.
                         
                          LA MARQUISE
           Allez ! Dix milles !
                         
                          CESAR
           Plus dix.
                         
          Il prend un billet dans sa liasse et le pose sur la table. Jean-
          Jacques pose ses cartes sur la table, l'air abattu.
                         
                          LA MARQUISE
           Cinquante !
                         
          Elle pose un autre jeton.
                         
                          CESAR
           Je vois.
                         
          Il prend d'autre billets dans sa liasse et les pose sur la table.
          Diane semble de plus en plus défaite.
                         
                          LA MARQUISE
           C'est moi qui ramasse.
          Elle ramène les billets et les jetons vers elle. César arrête son
          geste. Pendant ce temps, Diane, qui a déplacé son plateau pour le
          tenir d'une seule main, tente de récupérer la tasse de Jean-
          Jacques.
                         
                          CESAR
           Non, non, attendez, petite marquise, la galanterie et le
           poker, c'est deux choses tout à fait différentes. Je peux
           voir ?
                         
          La marquise jette ses cartes sur la table. Diane, qui n'a pas
          réussi à prendre la tasse ramène sa main vers le plateau. César
          regarde les cartes de la marquise.
                         
                          CESAR
           Hé oui ! Deux sept !
                         
          Il pose ses propres cartes sur la table.
                         
                          CESAR
           Deux paires !
          Il prend la tasse de Jean-Jacques.
                         
                          CESAR
           Hé-hé-hé, c'est facile, c'est le jeu, le poker, c'est comme
           ça !
                         
          Il porte la tasse à sa bouche. Diane se met à hurler :
                         
                          DIANE
           Nonnn !!!
                         
          César repose la tasse sur la soucoupe et se tourne vers Diane.
                         
                          CESAR
           Qu'est-ce qu'il y a ?
                         
                          DIANE
           Là ! Un rat !
                         
          Elle désigne un vague endroit dans la pièce. Machinalement, Jean-
          Jacques redresse ses jambes, de façon à ce que ses pieds ne touche
          plus terre.
                         
                          CESAR
           Un rat ? Où ça ?
                         
          César regarde autour de lui.
                         
                          DIANE
           Sous le lit.
                         
          Jean-Jacques a maintenant les pieds carrément posés sur son
          fauteuil.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah ! Si j'avais un bâton !
                         
          César commence à se lever. La marquise se lève à son tour et lui
          appuie sur les épaules pour le forcer à se rassoir.
                         
                          LA MARQUISE
           Mais non, mais restez assis !
                         
          Elle a un regard rapide vers le lustre. Diane suit son regard,
          l'air effrayé.
                         
                          LA MARQUISE
           Vous êtes très bien là où vous êtes, voyons !
                         
          Elle se dirige vers l'escabeau.
                         
                          LA MARQUISE
           Cette musique !
                         
          Elle commence à monter sur l'escabeau. César se lève.
                         
                          CESAR
           Mais, écoutez-moi, marquise, pas d'affolement !
                         
          Les bras écartés il se dirige vers le lit, situé dans un coin. La
          marquise, qui a pris son balai, le suit du regard.
                         
                          CESAR
           Un rat... C'est gentil, c'est vivant, un rat ! C'est rien
           du tout, un rat !
                         
          Il se met à quatre pattes et regarde sous le lit.
                         
                          CESAR
           Minou-Minou-Minou-Minou-Minou !
                         
          Il cogne avec ses doigts sur le parquet.
                         
          CHATEAU - CHAMBRE D'AMELIE - INTERIEUR JOUR
                         
          Georges entend les coups frappés par César, et croyant qu'il
          s'agit du signal convenu par sa belle-mère, tire sur la barre à
          mine, qui, glissée dans le trou dans le carrelage, maintenait le
          lustre en place.
                         
          CHATEAU - UN PETIT SALON - INTERIEUR JOUR
                         
          On voit le lustre qui se détache du plafond, et tombe, dans un
          nuage de plâtre, sur la table de bridge, sous l'oeil ahuri de Jean-
          Jacques, qui bondit de son siège. César se relève. La marquise,
          toujours sur son escabeau, le balai à la main, regarde la scène
          d'un air désabusé. Jean-Jacques, qui est retombé sur son siège,
          est couvert de poussière de plâtre. Il secoue la main.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Oh-oh ! Oh, ben ça !
                         
          On voit Cookie arriver derrière Diane, qui a gardé son plateau en
          mains.
                         
                          JEAN-JACQUES
           J'l'ai échappé belle !
          Il ramasse la tasse à café restée sur la table et la porte à ses
          lèvres. La marquise descend précipitamment de son escabeau. César,
          toujours à genoux devant le lit, regarde la scène d'un air étonné.
          Cookie, une main sur la hanche, regarde Jean-Jacques avec un air
          méprisant. Diane pousse un cri.
                         
                          DIANE
           Ohh !
                         
          Jean-Jacques repose la tasse sur la soucoupe et recrache tout le
          café qu'il a bu. Il tire la langue et passe un doigt dessus.
                         
                          COOKIE
           Toujours en train de faire l'intéressant !
                         
          Fondu enchaîné.
                         
          FIN DE LA MUSIQUE de Wagner
                         
          CHATEAU - LES ECURIES - INTERIEUR JOUR
                         
          Dans une stalle vide, un gros tas de paille qui bouge légèrement.
          On entend des bruits de voix. La paille se soulève et Amélie
          apparait. Elle se tourne vers un personnage toujours caché par la
          paille.
                         
                          AMELIE
           Pé-ho !
                         
          La marquise apparait suivie de Diane et de Georges.
                         
                          LA MARQUISE
           Diane ! Georges ! Une scie, une échelle, des cordes, une
           poulie !
                         
          La marquise passe derrière Amélie, pendant que Diane s'approche
          d'une échelle et commence à dégager les divers outils qui sont
          posés dessus et que Georges passe dans la stalle voisine.
                         
                          AMELIE
           Ça a marché ?
                         
                          LA MARQUISE
           Mais non, c'est raté ! Ohh !
                         
          Charlie sort à son tour de sous la paille. Derrière on voit
          Georges qui escalade une échelle dans la stalle voisine. La
          marquise a récupéré une grande scie de bucheron au fond de la
          stalle.
                         
                          LA MARQUISE
           Oh ! Charlie ! Allez, Charlie, voyons, cessez d'ennuyer la
           baronne ! Sortez !
                         
          Amélie est sortie de sous la paille et commence à aider sa mère.
          On voit dans l'autre stalle Georges qui, grimpé sur son échelle,
          essaie d'attraper une corde posée entre les deux stalles.
                         
                          CHARLIE
           Oh, ben, hé !
          Il s'éloigne.
                         
                          LA MARQUISE
           Oh, oui, c'est raté. C'est raté à cause de ta mère, qui a
           laissé tomber le lustre sur le play-boy.
                         
          Diane prend l'échelle et commence à la transporter.
                         
                          AMELIE
           Oh, mon Dieu !
                         
          Elle s'approche de sa mère pour l'aider à porter l'échelle.
          Georges est toujours perché sur son échelle et vient de récupérer
          la corde.
                         
                          GEORGES
           Rassure-toi, il n'a rien, il a recraché le café.
                         
          La marquise donne un coup de main aux deux autres femmes pour
          porter l'échelle.
                          LA MARQUISE
           Ouais, enfin, jamais deux sans trois. Mes enfants,
           maintenant, mon plan est infaillible. Alors, écoute, toi,
           Diane...
                         
          CHATEAU - PARC - STATUE BRISEE - EXTERIEUR JOUR
                         
          MUSIQUE. On entend quelques accords de harpe, qui annonce le Thème
                         DU GÉNÉRIQUE
                         
          Une statue tombée de son socle et posée en appui sur ce socle.
                         
          Diane court dans une prairie au bord d'un bois. César lui court
          après et passe derrière la statue. Diane a un petit cri un peu
          effrayé, et César un cri de chasseur. Ils continuent à se courir
          après et s'engagent dans une allée qui s'enfonce dans le sous-
          bois.
                         
          CHATEAU - PARC - SOUS-BOIS ET FEUILLAGE - EXTERIEUR JOUR
                         
          Plan rapproché sur un sous-bois très feuillu. La marquise écarte
          des feuillages et observe la scène. On entend, au loin, les cris
          de Diane.
                         
                          LA MARQUISE
           Coucou !...
                         
          Une flûte souligne le coucou de la marquise.
                         
          Amélie, au bout d'une allée, se cache derrière un vase de pierres
          en ruines.
                         
                          VOIX INDETERMINEES
           Coucou !... Coucou !... Coucou !...
                         
          CHATEAU - PARC - ALLEE ET SOUS-BOIS - EXTERIEUR JOUR
                         
          Amélie regarde, en contrebas, Jean-Jacques qui court dans le sous-
          bois. Plus loin, un autre personnage, en chemise blanche et
          pantalon noir (certainement César) court, lui aussi.
                         
          CHATEAU - PARC - SOUS-BOIS PRES DE LA GRILLE DU PARC - EXTERIEUR
                         JOUR
                         
          Au premier plan, César se cache derrière un arbre, pour ne pas
          être vu de Jean-Jacques. Un mouvement de caméra nous fait
          découvrir Diane cachée derrière un autre arbre.
                         
          La musique évolue vers le Thème du générique.
                         
          César se rapproche de l'arbre de Diane, qui tourne autour du
          tronc, puis se sauve vers une grande porte-grille entr'ouverte.
          Elle passe par la porte
                         
          CHATEAU - PARC - SOUS-BOIS ET STATUE - EXTERIEUR JOUR
                         
          Une autre section du parc. Une statue bien posée sur son socle,
          celle-là. Georges passe devant, portant une échelle, et une scie.
          On entend des cris au loin. Georges marche avec précaution pour ne
          pas être repéré. Mais il ne voit pas Cookie, qui sort du sous-bois
          et lui met les mains sur les yeux. Il crie.
                         
                          GEORGES
           Ahhh !...
                         
          Cookie retire ses mains et ricane. Elle s'appuie, des deux mains,
          sur l'échelle que porte Georges.
                         
                          GEORGES
           Ahhh !... Ah ! C'est vous !... Vous ne jouez pas à cache-
           cache ?
                         
                          COOKIE
           Vous non plus.
                         
                          GEORGES
           Oh, vous savez, y a toujours beaucoup à faire dans une
           maison comme celle-là.
                         
          Georges se remet en route, accompagné par Cookie, toujours appuyée
          sur son échelle.
                         
                          COOKIE
           Oui, c'est ça qui est chouette. On doit être heureux là-
           dedans. J'y resterais bien.
                         
          Jean-Jacques, en costume beige, chemise orange et cravate noire,
          apparait en courant dans la prairie voisine.
                         
                          JEAN-JACQUES
           J'vous demande pardon !... Enfin, qui est le chat ?...
                         
          Georges s'est arrêté, Cookie à ses côtés.
                         
                          GEORGES
           C'est le baron César, le chat !
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah non ! pardon ! Je ne comprends plus. Il était chat, il
           m'attrape : je suis chat. Je touche votre charmante femme :
           elle est chat. Il peut pas y avoir deux chats. Hé ! hé-hé !
                         
          Il se tourne vers le sous-bois.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Oh, attendez !... Ou-ouh !... Pouce !... C'est pas de jeu.
           Qui est chat ?
                         
          Il disparait dans le sous-bois.
                         
          CHATEAU - PARC - SOUS-BOIS ET GROS ARBRES - EXTERIEUR JOUR
                         
          Un autre endroit dans le parc.
                         
          Diane est appuyée, le dos contre un arbre, et embrasse César à
          pleine bouche. Il se dégage et la serre violemment contre lui.
                         
                          CESAR
           Oh ! Que j'ai envie de toi !...
          Diane se met à crier, et tente de se dégager.
                         
                          DIANE
           Oh !... Amélie !... Amélie !...
                         
          Elle réussit à se dégager et se sauve. César s'énerve.
                         
                          CESAR
           Mais quoi, Amélie !... Qu'est-ce qu'il y a avec Amélie
           encore !
                         
          CHATEAU - PARC - SOUS-BOIS ET FEUILLAGE - EXTERIEUR JOUR
                         
          La marquise est toujours cachée derrière son feuillage et observe
          toujours la scène. Elle rabat le feuillage et s'éloigne à
          reculons.
                         
          CHATEAU - PARC - LA RIVIERE - EXTERIEUR JOUR
                         
          Amélie est au bord de l'eau, et elle cueille distraitement des
          feuilles, qu'elle lance dans l'eau. On entend la voix de Diane.
                         
                          DIANE
           Amélie !...
                         
          Diane apparait.
                         
                          DIANE
           Amélie, fais vite, il faut en finir.
                         
          Diane est au bord des larmes.
                         
                          AMELIE
           Tu me fais rire, je le cherche partout. Où est-il ?
                         
                          DIANE
           Là derrière...
          Elle se met à pleurer franchement, et désigne, du doigt, un
          endroit derrière la caméra. Amélie caresse la joue de sa mère.
                         
                          AMELIE
           Ne pleure pas, maman... J'y vais...
                         
          Elle remonte du bord de la rive. Diane reste à pleurer au bord de
          l'eau.
                         
          CHATEAU - PARC - SOUS-BOIS - EXTERIEUR JOUR
                         
          César est en train de réajuster les manches de sa chemise. Amélie
          apparait derrière les arbres.
                         
                          AMELIE
           Hé !... Attrapez-moi si vous pouvez !
                         
          Elle se sauve en courant. César lui court après.
                         
                          AMELIE
           Ah-ah-ah !...
                          CESAR
           Ah ! Ah ! Ah !...
                         
          On les voit courir l'un derrière l'autre à travers les arbres.
                         
          CHATEAU - PARC - LA RIVIERE ET LE VIEUX MOULIN A EAU - EXTERIEUR
                         JOUR
                         
          Au bord de la rivière, Amélie commence à grimper sur un tronc
          d'arbre incliné.
                         
                          AMELIE
           Allez-y, montez !...
                         
          César commence à escalader l'arbre derrière elle.
                         
          La marquise apparait derrière un autre arbre et observe la scène.
                         
          Amélie continue à monter, offrant des visions de petite culotte
          blanche à César.
                         
          L'un suivant l'autre, ils arrivent dans les hautes branches de
          l'arbre.
                         
          Gros plan du pied de César qui avance sur une grosse branche, qui
          a été à moitié sciée. La branche s'écroule.
                         
          César tombe avec la branche, et tous les deux se retrouvent dans
          la rivière en contrebas.
                         
          FIN DE LA MUSIQUE et du Thème du générique.
                         
          La marquise s'approche de la rive. Georges et Diane la rejoignent.
          Ils lèvent la tête à la voix d'Amélie, qui est toujours dans
          l'arbre.
                         
                          AMELIE
           Ça y est : il est tombé comme une pierre...
          La marquise, Diane et George observent les remous dans la rivière.
          Les remous s'approchent du vieux moulin, dont la grande roue à
          aubes tourne toujours. On entend des craquements, et le mouvement
          du moulin s'interrompt un instant, puis reprend.
                         
          Au bord de la rivière, les trois complices observent la scène avec
          des regards angoissés. Diane crie.
                         
                          DIANE
           Ohhh !...
                         
          Les trois complices ont sorti des mouchoirs et les portent à leurs
          bouches. Les deux femmes pleurent. Georges semble décomposé.
                         
          Amélie les rejoint en courant
                         
                          AMELIE
           Alors ?...
                         
          La marquise a un mouvement désabusé.
                          LA MARQUISE
           Oh !...
                         
          Elle se dirige vers le moulin, suivi des trois autres. Diane
          pleure à chaudes larmes.
                         
          Ils arrivent près de la roue du moulin.
                         
                          LA MARQUISE
           Oh, ça me fait tout drôle.
                         
                          GEORGES
           Il a craqué comme une noix.
                         
                          LA MARQUISE
           Enfin, notre toit est sauvé.
                         
          Georges aide sa fille à se mouche.
                         
          La caméra tourne pour découvrir Jean-Jacques qui arrive près du
          moulin. Il porte sa veste sur son bras
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah ! Vous voilà !... Mais qui est le chat, à la fin ?
                         
          Diane sort du moulin, un mouchoir sur la bouche, soutenue par sa
          fille. Ils passent devant Jean-Jacques éberlué.
                         
                          DIANE
           Quel sans-coeur, çui-là !
                         
                          AMELIE
           Quelle brute ! Ne pleure pas, maman.
                         
          Ils sortent du champ.
                         
          C'est au tour de la marquise de passer devant Jean-Jacques, suivie
          de Georges.
                          JEAN-JACQUES
           Quoi ! On-on ne joue plus ?
                         
          Georges marque un temps d'arrêt.
                         
                          GEORGES
           Il n'y a plus de chat.
                         
          Il sort du champ.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Mais permettez que je m'interroge. Il y a une seconde, il y
           avait deux chats, et vous m'assénez la nouvelle qu'il n'y
           en a plus.
                         
          On voit le petit groupe qui s'éloigne en longeant la rivière.
                         
                          LA MARQUISE
           Mais c'est fini, vous pouvez repartir.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Permettez, je-je ne comprends pas... Partir où ?
                         
          Diane et Amélie se retournent.
                         
                          AMELIE
           Ohhh ! Allez vous-en !
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah non, mais quel rôle joue-je !
                         
          Il se met à les suivre
                         
                          LA MARQUISE
           Vous êtes tombé en panne, et je vous ai secouru. Ben, vos
           voitures sont réparées. Vous n'avez qu'à prendre la route.
                         
          Ils passent sur un pont de pierre qui enjambe la rivière. La
          caméra descend sous le pont au niveau de l'eau.
                         
          CHATEAU - PARC - LA RIVIERE - LE PONT DU MOULIN - EXTERIEUR JOUR
                         
          On voit César qui roule sur une sorte de mini-cascade artificielle
          sous le pont.
                         
          CHATEAU - PARC - LA RIVIERE - UN VIEUX PONT VOUTE - EXTERIEUR JOUR
                         
          On voit César qui continue à se débattre, entraîné par le courant
          de la rivière. Il passe sous la voute du vieux pont, et continue à
          rouler dans le courant. Après le pont, il passe sur une mini-
          cascade.
                         
          CHATEAU - PARC - LA RIVIERE - SECTEUR LARGE ET CALME - EXTERIEUR
                         JOUR
                         
          Il se retrouve enfin dans un endroit plus calme et peut se
          relever. Il a un rameau coincée dans sa chemise. Il regarde autour
          de lui. On entend des rires, et on découvre les touristes suédois,
          en train de se baigner nus plus loin dans la rivière.
                          CESAR
           Holy kiss !...
                         
          Il court vers eux. Il plonge, ressort, et attrape l'une des jolies
          jeunes filles dans ses bras.
                         
                          CESAR
           Ahhh !... Ah-ah !... Ah-ah-ah !...
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
          MUSIQUE. Thème de Jeanne, joué au piano.
                         
          La famille de la marquise entre, en provenance du vestibule. Ils
          marchent lentement, serrés les uns contre les autres, Diane
          accrochée au bras de Georges, la marquise tenant l'autre bras de
          Georges d'une main et celui d'Amélie de l'autre.
                         
                          GEORGES
           Il me devenait bigrement sympathique, cet animal de César.
                          DIANE
           Un peu plus, nous ne pouvions plus le quitter.
                         
                          LA MARQUISE
           La réussite a toujours un petit côté amer...
                         
          Ils sortent par la petite porte derrière le bureau.
                         
          CHATEAU - UN BOUDOIR - INTERIEUR JOUR
                         
          Le coffre trône toujours dans le boudoir. Amélie s'approche de
          lui.
                         
                          AMELIE
           Pauvre César... Et puis, il avait la clef du coffre sur
           lui !
                         
          La marquise s'approche à son tour.
                         
                          LA MARQUISE
           Mon Dieu ! La clef, c'est vrai ! Ah... La clef ! Charlie va
           nous ouvrir ça avec sa chignole. Allez, va le prévenir. Et
           qu'il ramène les voitures des clients : elles sont
           réparées.
                         
                          AMELIE
           Oui-oui...
                         
          Elle sort de la pièce. La marquise reste un instant à observer le
          coffre en silence.
                         
                          LA MARQUISE
           Ohh !... Si je n'étais pas là !
                         
          CHATEAU - SALLE A MANGER - INTERIEUR JOUR
                         
          La salle est vide. Jeanne est seule au piano en train de jouer.
          CHATEAU - LES DOUVES - EXTERIEUR JOUR
                         
          On voit le petit pont qui enjambe les douves.
                         
          L'orchestre apparait derrière le piano, transformant lentement la
          musique en concerto pour piano et orchestre.
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR JOUR
                         
          La 4L de la famille Passereau est déjà garée. La Mini décapotable
          des suédois entre, suivie de la Jaguar de Jean-Jacques. Les deux
          voitures se garent de part et d'autre de la 4L. Charlie actionne
          l'ouverture du coffre arrière de la Jaguar et sort de la voiture.
          Amélie sort de la Mini et le rejoint. Elle se penche, à côté de
          lui sur le coffre ouvert.
                         
                          AMELIE
           Embrasse-moi !
                         
          Charlie désigne l'outil qu'il tient à la main.
                         
                          CHARLIE
           J'ai la chignole.
                         
                          AMELIE
           Embrasse-moi !
                         
                          CHARLIE
           Quoi ? Pour la chignole ?
                         
                          AMELIE
           Non, c'est pour toi.
                         
          Il pose la chignole.
                         
                          CHARLIE
           Pour moi tout seul ?
                         
                          AMELIE
           Oui, je te jure.
                         
          Charlie lui passe les bras autour du cou, et l'embrasse
          amoureusement sur la bouche. Amélie se dégage et prend l'air
          grave.
                         
                          AMELIE
           Merci.
                         
          Elle se lève. Charlie se retourne.
                         
                          CHARLIE
           Tu me dis merci, maintenant ?
                         
                          AMELIE
           Oui... pour la chignole !
                         
          CHATEAU - CHAMBRE DE JEAN-JACQUES - INTERIEUR JOUR
                         
          Jean-Jacques referme sa valise pleine. Il porte un blazer bleu
          pétrole, une chemise bleu marine et une cravate club.
                          JEAN-JACQUES
           Cookie ?
                         
          Cookie est à la fenêtre et écoute le chant des grenouilles. Jean-
          Jacques s'approche de Cookie, et se place derrière elle.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Tu ne veux plus repartir ? On s'en va ou quoi ?
                         
          Cookie répond d'une voix absente.
                         
                          COOKIE
           Allons-y.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ben viens.
                         
                          COOKIE
           On dirait qu'elles sont amoureuses...
                         
                          JEAN-JACQUES
           Qui ?
                         
                          COOKIE
           Les grenouilles...
                         
                          JEAN-JACQUES
           Tu es amoureuse ?
                         
          Il pose son front sur la nuque de Cookie.
                         
                          COOKIE
           Oui... Mais je sais pas de qui.
                         
          Jean-Jacques se redresse l'air un peu dépité. Il tape sur l'épaule
          de Cookie.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Allons, viens.
                         
          Il s'éloigne.
                         
                          COOKIE
           Oui, oui, j'arrive...
                         
          CHATEAU - PARC - DOUVES - EXTERIEUR JOUR
                         
          On voit une grenouille qui saute dans l'eau.
                         
          CHATEAU - PARC - PONT SUR LES DOUVES - EXTERIEUR JOUR
                         
          M. Patin regarde les douves du haut du pont. Jean-Jacques
          apparait, portant deux sacs et une valise. Il pose ses bagages.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Elles sont magnifiques...
                         
          Il s'approche de Patin.
           M. PATIN
           Qui ?
                         
          Il montre les douves.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Les grenouilles ! Je les sens amoureuses.
                         
           M. PATIN
           Ah oui ?... L'amour ?... Hé-hé-hé !... Puis-je vous faire
           une confession ?
                         
          Il retire ses lunettes
                         
          Le piano redevient plus présent, après un intermède orchestral.
                         
          Jean-Jacques vient tout près de Patin.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Certes.
                         
           M. PATIN
           Vous avez du succès auprès des femmes ?
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah oui...
                         
           M. PATIN
           Et bien, moi pas. Vous avez vu Jeanne, la jeune femme au
           piano ? Il y a des années que je veux lui faire ma cour.
           J'allais me décider ce soir : elle regarde ailleurs.
           Amoureuse d'on ne sait qui... Comment voulez-vous qu'on ait
           pas envie que tout saute ! Mais ça va venir...
                         
          Il regarde en l'air. Jean-Jacques suit son regard.
                         
           M. PATIN
           D'ailleurs, tout le temps, là-haut, ça scintille, ça
           scintille... et puis un beau jour... Ppp ! Ça explose !
           Comme des bulles !
                         
                          JEAN-JACQUES
           Vous n'êtes pas gai...
                         
           M. PATIN
           J'vois les choses en face.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Ah, vous avez tort. Moi, tout me réussit. L'argent... les
           femmes... et même un week-end imprévu dans un trou. Prenez-
           en de la graine.
                         
          Il lui tape sur l'épaule.
                         
           M. PATIN
           Adieu, monsieur. Je pars.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Bonne vie, ami !
          Patin s'éloigne vers le château. Jean-Jacques lève la tête et
                         APPELLE :
                         
                          JEAN-JACQUES
           Cookie !
                         
          On entend la voix de Cookie qui répond :
                         
                          COOKIE
           Oh, merde !
                         
          Jean-Jacques reste sur le pont des douves, un peu dépité, pendant
          M. Patin continue lentement son chemin vers le château, sa petite
          valise en carton à la main
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR JOUR
                         
          La marquise, Diane, Amélie et Georges sont devant le perron pour
          dire adieu à leurs invités.
                         
          Sort la famille Passereau, le grand-père en tête, les enfants
          tenant leurs éternels voiliers. Ils s'arrêtent, au bord du perron,
          pour saluer leurs hôtes.
                         
                          LA MARQUISE
           Au revoir, madame.
                         
                          MME PASSEREAU
           Au revoir, madame.
                         
                          AMELIE
           Vos voitures sont prêtes.
                         
                          LA MARQUISE
           Bon, et les Nordiques, où sont-ils ?
                         
                          AMELIE
           Ils nagent !
                         
          FIN DE LA MUSIQUE
                         
          On entend, au loin, les cris des suédois qui batifolent dans
          l'eau.
                         
                          MME PASSEREAU
           Ils sont infatigables, ces gens-là... mais écoutez-les !
                         
          Amélie s'éloigne du perron et crie à la cantonade :
                         
                          AMELIE
           Terminé !... Auto réparée !... Partir !...
                         
          La famille Passereau reprend son chemin vers sa voiture, Mme
          Passereau tenant deux enfants par la main.
                         
                          MME PASSEREAU
           Madame, il se fait tard... Les enfants... Ça s'énerve, ce
           petit monde... Mais jamais je n'oublierai ce week-end...
           jamais...
          Jean-Jacques et Cookie apparaissent à leur tour derrière la
          marquise. Charlie se joint au petit groupe.
                         
                          JEAN-JACQUES
           A très bientôt, j'espère...
                         
                          LA MARQUISE
           Mais naturellement.
                         
                          COOKIE
           Nous reviendrons sûrement.
                         
          Ils passent devant la marquise et sa famille.
                         
                          JEAN-JACQUES
           Saluez pour moi l'ami César.
                         
                          LA MARQUISE
           Mais bien sûr...
                         
                          COOKIE
           Au revoir, monsieur Georges.
                          GEORGES
           Au revoir.
                         
          M. Patin vient d'apparaître à son tour
                         
           M. PATIN
           Dites adieu pour moi à mademoiselle Jeanne.
                         
                          LA MARQUISE
           Je n'y manquerai pas. Parfait...
                         
          La caméra suit M. Patin qui traverse la cour d'honneur du château.
          Déjà la voiture des Passereau passe sous la voute, les voiliers
          fixés sur la galerie du toit. Puis la Jaguar les suit, en dérapant
          et faisant crisser ses pneus sur le gravier. Seule reste la Mini
          des suédois. M. Patin suit, à pied, les voitures, sa petite valise
          à la main. Sur le perron, la marquise et son "clan" les regarde
          s'éloigner.
                         
                          LA MARQUISE
           Maintenant, mes enfants... au travail !
                         
          Elle entraîne tout le monde vers l'intérieur du château.
                         
          CHATEAU - UN BOUDOIR - INTERIEUR JOUR
                         
          La marquise traîne Charlie par la main.
                         
                          CHARLIE
           Mais vous êtes sûre que vous l'avez perdue, cette clef ?
                         
                          LA MARQUISE
           Ah, sûre et certaine...
                         
                          CHARLIE
           C'est urgent ? Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ?
          Amélie vient d'entrer à son tour, et s'appuie sur le dossier d'une
          chaise.
                         
                          AMELIE
           Pour une fois qu'on te demande un pauvre petit service.
                         
          Elle s'assoit en travers de la chaise.
                         
                          CHARLIE
           Bref... ça va pas être de la tarte, hein !...
                         
          Il prend son marteau en main. Il se penche, attrape un burin de
          l'autre main, et commence à essayer de décoincer la porte du
          coffre. A la porte du boudoir, Diane et Georges viennent
          d'arriver, portant le nécessaire à café.
                         
          CHATEAU - PARC - ABORDS DE LA COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR JOUR
                         
          César remonte vers le château, entre les massifs taillés. On
          entend les coups de marteau provenant du château. Le groupe des
          suédois - habillés ! - le rattrape au pas de courses et le
          dépasse. Ils prononcent des phrases en suédois, parmi lesquelles
          on reconnait : "Bye, bye !" Une fille blonde embrasse César.
                         
                          CESAR
           Au revoir... Salut...
                         
          Une autre fille l'embrasse.
                         
                          CESAR
           Au revoir, jolies filles... Au revoir...
                         
          La caméra tourne en suivant la progression de César et on découvre
          le château et la cour d'honneur.
                         
          Les suédois sont déjà installés dans leur voiture, sauf l'un
          d'entre eux, qui donnent quelque chose à César en désignant le
          château, et en prononçant des mots en suédois, parmi lesquels on
          reconnaît le mot « hôtel ».
                         
          La voiture commence à démarrer
                         
                          CESAR
           Hôtel... Oui, ce sera fait... Good bye...
                         
          Le dernier suédois saute en marche et la voiture sort du champ.
                         
                          CESAR
           Good bye... Bonne route, hein, les Nordiques...
                         
          Il commence à monter le perron du château.
                         
          CHATEAU - UN BOUDOIR - INTERIEUR JOUR
                         
          Une chignole à main, une perceuse électrique et divers outils sont
          plantés dans le coffre. Charlie tape toujours sur son burin. Il
          fait le tour du coffre. Assis sur un canapé en face de lui, la
          marquise, Diane, Georges et Amélie sirotent leur café. Charlie,
          après avoir tapé de l'autre côté du coffre, se redresse, le
          marteau à la main, dépité.
                          CHARLIE
           Y a rien à foutre !
                         
          La marquise se lève, la tasse à la main.
                         
                          LA MARQUISE
           C'est parce que je l'ai attaqué de face... Un coffre, mes
           enfants, ça se prend toujours par derrière.
                         
                          CHARLIE
           Et comment voulez-vous que je le tourne ?
                         
                          LA MARQUISE
           Mais c'est nous qui tournons... Allez, allez ! Hop ! Dans
           la pièce voisine !
                         
          Tout le monde se lève du canapé et suit la marquise, qui se dirige
          vers la porte située à côté du coffre. Charlie les regarde partir,
          l'air intrigué. La marquise ouvre la porte.
                         
          CHATEAU - UN PETIT SALON ATTENANT AU BOUDOIR - INTERIEUR JOUR
          La marquise pénètre dans la pièce, toujours sa tasse à la main. La
          suivent Diane, Amélie et Georges, eux aussi avec leurs tasses à la
          main. La marquise se plante face au mur de séparation. Les trois
          autres s'assoit sur un banc rembourré et tapissé.
                         
                          GEORGES
           Allons-y !
                         
          La marquise fait un geste de la main pour désigner l'endroit où
          Charlie doit creuser. Puis elle s'approche du mur, et tape dessus
          des deux poings. Charlie entre à son tour, tous ses outils dans
          les bras. Il referme la porte derrière lui.
                         
                          LA MARQUISE
           Creusez ici.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
                         
          César arrive du vestibule. Il rajuste son veston sur ses épaules.
          Il a son chapeau à la main. Il fouille dans la poche de son
          pantalon, et en sort une clef. Il jongle avec et se dirige vers la
          porte derrière le bureau.
                         
          Jeanne descend silencieusement le grand escalier. Elle a une
          sucette à la main. Elle se cache à moitié derrière un pilier et
          regarde la porte par laquelle César vient de disparaître.
                         
          CHATEAU - UN BOUDOIR - INTERIEUR JOUR
                         
          César entre dans la pièce et se dirige vers le coffre. Il s'arrête
          devant et glisse la clef dans la serrure.
                         
          On voit Jeanne caché derrière la rambarde en bois d'un petit
          escalier de service. Elle regarde César d'un air un tantinet
          amoureux.
                         
          César a ouvert la porte du coffre, et il en sort sa mallette. Il
          laisse la porte du coffre ouverte, et sort de la pièce.
                         
          Jeanne continue à observer de sa cachette. On entend des bruits
          sourds de la masse qui frappe sur la mur. Jeanne se met le menton
          dans la main pour mieux observer.
                         
          Plan rapproché sur le coffre ouvert avec le mur derrière. Les
          coups continuent. Soudain, le mur explose... juste à côte du
          coffre ! Par le trou béant, on aperçoit les visages de Diane, de
          Georges, une cigarette au bec, de la marquise et d'Amélie.
                         
          Jeanne, dans sa cachette, affiche un large sourire. On entend la
          voix de la marquise.
                         
                          LA MARQUISE
           Oh ben, décidément, Charlie, vous n'êtes qu'un bon à rien !
                         
          La porte s'ouvre, et Charlie entre dans la pièce, suivi de la
                         MARQUISE
                         
                          CHARLIE
           Mais enfin, de toutes façons, il est ouvert, votre coffre !
          Les trois autres pénètrent à leur tour. Les deux femmes se
          penchent sur le coffre béant.
                         
                          AMELIE
           Il est vide !
                         
          Georges se penche à son tour.
                         
                          GEORGES
           Où est la mallette ?
                         
          Jeanne continue à observer la scène avec amusement. Elle sort de
          sa cachette, pendant qu'on entend la voix de la marquise... qui
                         JURE :
                         
                          LA MARQUISE
           Ohh ! Nom de Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu !!
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR SOIR
                         
          César descend le grand escalier, le chapeau sur la tête, et les
          mains gantées, et bien entendu, la mallette à la main. Après avoir
          marqué un temps pour s'assurer que la voie était libre, il
          continue à descendre. On aperçoit Jeanne, plus haut dans
          l'escalier, qui le suit silencieusement à une distance
          respectueuse. César finit de descendre et se dirige vers un
          coffre, sur lequel il ramasse une lampe à gaz de camping. Il entre
          dans le vestibule
                         
          CHATEAU - VESTIBULE - INTERIEUR SOIR
                         
          La nuit approche. Il fait un peu plus sombre.
                         
          César continue son chemin vers la porte arrière du château. En
          chemin, il ramasse deux autres lampes de camping. Puis une
          dernière au pied de l'armure.
          Jeanne apparait, à l'entrée du vestibule, derrière le pilier au
          bas du grand escalier. On entend une porte qui s'ouvre. Jeanne
          tourne lentement autour du pilier, puis voyant que la voie est
          libre, elle se dirige à son tour vers la porte de derrière. Elle
          accélère le pas. Elle ouvre la porte et sort.
                         
          CHATEAU - PRAIRIE ET ETANG - EXTERIEUR SOIR
                         
          MUSIQUE. Thème de César.
                         
          César se dirige vers l'étang, sa mallette et une lampe allumée
          d'une main, toutes les autres lampes allumées de l'autre main. On
          entend les grenouilles coasser. On voit apparaître Jeanne derrière
          un arbre dans un coin de l'écran.
                         
          Gros plan sur Jeanne, cachée derrière l'arbre et qui observe
          César.
                         
          César pose une lanterne à terre. Jeanne sort de sa cachette et le
          suit à distance.
                         
          Elle ramasse la lampe qu'il vient de poser, et elle part dans une
          direction perpendiculairement opposée à celle que suit César. Elle
          arrive au bord de l'étang, et s'engage sur une petite passerelle
          de bois qui surplombe l'étang. Elle pose la lampe au milieu de la
          passerelle, et continue son chemin sur la passerelle.
                         
          On retrouve César, qui pose sa dernière lampe à terre, puis lève
          la tête pour scruter le ciel. Il consulte sa montre.
                         
          FIN DE LA MUSIQUE. Fin du thème de César.
                         
          CABINE D'UN AVION - EXTERIEUR SOIR
                         
          Par le hublot de l'avion, on aperçoit le château, qui défile
          lentement sous nos yeux.
                         
          CIEL AU-DESSUS DU CHATEAU - EXTERIEUR SOIR
                         
          On voit l'avion, un petit bimoteur, qui vole au dessus du parc et
          du château.
                         
          CHATEAU - PARC - PRAIRIE ET ETANG - EXTERIEUR SOIR
                         
          César, assis par terre, fume une cigarette. Il entend le bruit du
          moteur de l'avion et tourne la tête.
                         
          Vue rapide de l'étang, dans lequel coassent les grenouilles.
                         
          Retour sur César qui s'est levé.
                         
          Vue de l'étang, qui défile, comme vu de la cabine de l'avion.
                         
          Gros plan sur César, qui observe le ciel. Il suit des yeux le
          mouvement de l'avion
                         
          L'avion apparait au-dessus de l'étang.
                         
          César le suit des yeux.
          L'avion survole l'étang, et disparait dans le sous-bois qui borde
          l'étang. Bruit de collision entre l'avion et l'eau de l'étang.
                         
          César observe la scène, figé sur place. On entend les bruits de
          l'eau qui engloutit lentement l'avion.
                         
          César court vers le lieu de l'accident. Il s'engage sur la petite
          passerelle au-dessus de l'étang. Il arrive juste à temps pour voir
          l'une des ailes de l'avion qui finit de s'enfoncer dans l'eau,
          avec des bruits de glou-glou. Puis l'aile disparait et l'eau
          redevient calme. Dépité, César fait tomber sa mallette sur la
          passerelle. Il se met les mains sur les hanches. On entend les
          animaux de la nuit.
                         
          CHATEAU - SALLE A MANGER - INTERIEUR SOIR
                         
          MUSIQUE. Thème de Jeanne.
                         
          Jeanne s'est remise au piano et joue le Thème de Jeanne. La porte
          s'ouvre et César entre, le chapeau d'une main, la mallette de
          l'autre.
                          JEANNE
           Je croyais que vous étiez parti sans me dire au revoir. Je
           vous en voulais un petit peu .
                         
          Toujours prêt de la porte, César lui répond :
                         
                          CESAR
           Mais je ne vois personne. Tout le monde est parti ?
                         
          César s'avance lentement vers le piano.
                         
                          JEANNE
           On entre, on part... c'est la maison.
                         
                          CESAR
           Je voulais présenter mes hommages à madame la marquise.
                         
                          JEANNE
           Je ne sais pas du tout où elle est.
                         
          CHATEAU - UN PETIT ESCALIER - INTERIEUR SOIR
                         
          FIN DE LA MUSIQUE : On n'entend plus le son du piano.
                         
          La marquise monte, suivie de Georges, de Diane, de Charlie et
          d'Amélie.
                         
                          LA MARQUISE
           Non-non-non !... Moi je vends le château, je bazarde cette
           cambuse, et puis... je prends... un débit de tabac. Tiens,
           Georges, vous serez au comptoir !
                         
          On les voit continuer à monter l'escalier, à travers une fenêtre
          intérieure qui donne sur l'escalier. On entend la voix de Georges.
                         
                          GEORGES
           Oh, mais vous me voyez !... Deux Picon-menthe !... Deux
           cafés qui marchent !... Non, mais tiens, ta mère rêve une
           fois de plus !
                         
          CHATEAU - UN ESCALIER EN BOIS - INTERIEUR SOIR
                         
          Le petit groupe sort par une une porte, et monte un escalier plus
                         IMPORTANT
                         
                          GEORGES
           Quant à Jeanne et son piano, vous la voyez sans doute dans
           le sous-sol fumeux d'un bar canaille pour Libanais en
           escale !
                         
          CHATEAU - UN SALON ATTENANT A LA SALLE A MANGER - INTERIEUR SOIR
                         
          La marquise pénètre dans la pièce, suivie de sa famille
                         
                          LA MARQUISE
           Parfaitement ! Je vais l'avertir de ce pas !
                         
          Elle se dirige vers une porte qu'elle ouvre d'un air décidé. Mais,
          à peine a-t-elle regardé à l'intérieur de l'autre pièce, qu'elle
          s'appuie sur le mur près de la porte, et porte une main à son
          coeur. On entend le piano et des voix dans l'autre pièce.
                         
          MUSIQUE. Reprise du Thème de Jeanne
                         
                          LA MARQUISE
           Euuuuuuhhhhh !
                         
          Sa fille et sa petite-fille se précipitent.
                         
                          DIANE
           Maman ?
                         
          La voix de la marquise est devenue très faible tout à coup.
                         
                          LA MARQUISE
           César !
                         
          Elle désigne l'intérieur de la pièce.
                         
                          LA MARQUISE
           Hein, il est mort !
                         
          Georges entr'ouvre la porte, Diane et Amélie risquent un oeil à
          l'intérieur. Georges se tourne vers Charlie, qui semble ne rien
          comprendre. On entend des voix à l'intérieur de la pièce voisine.
                         
                          JEANNE
           Je ne vais pas vous entendre.
                         
                          CESAR
           Oh, c'est peut-être mieux que vous ne m'entendiez pas.
                         
          CHATEAU - SALLE A MANGER - INTERIEUR SOIR
                         
          César est debout derrière le piano, devant lequel Jeanne est
          toujours assise.
                         
                          CESAR
           Mettons que je parle pour moi-même, que j'ai envie de dire
           que j'ai trouvé un coin heureux dans ce monde, et que c'est
           ici.
                         
          Pendant cette dernière phrase, Jeanne a recommencé à jouer du
          piano.
                         
                          JEANNE
           Vous ?... Vous qui avez tout vu, qui savez tout ?...
           L'Asie, l'Amérique...
                         
                          CESAR
           Rien... rien... j'ai rien vu... ou si peu... je ne suis
           rien... Il n'y a pas plus de baron que d'Amérique. Jeanne,
           je suis un escroc, un malandrin.
                         
          Il marche dans la pièce, toujours le chapeau et la mallette à la
          main.
                         
                          CESAR
           Je vais de trafic en gaspillage, et de frontières en garni,
           avec parfois des fortunes qui me font trembler.
                          JEANNE
           Mais alors, pourquoi faites-vous ça ?
                         
                          CESAR
           Ohh ! Je pourrais vous dire que j'ai eu une enfance
           malheureuse, des fréquentations déplorables, un père
           ivrogne et tout le tremblement, mais... mais c'est pas
           vrai.
                         
          César est revenu vers le piano. Il s'assoit dans un fauteuil
          derrière le piano.
                         
                          CESAR
           Mon père, il était bien gentil... tranquille, serein, plan-
           plan... Non, il n'y a que moi comme ça dans la famille.
                         
                          JEANNE
           Je m'en doutais un petit peu... mais ça m'est égal... Et
           puis... je ne demande rien...
                         
          César marque un temps, puis se lève.
                         
                          CESAR
           Je sais... Parce que vous, vous êtes le
           désintéressement,...
                         
          CHATEAU - UN SALON ATTENANT A LA SALLE A MANGER - INTERIEUR SOIR
                         
          Toute la famille est massée devant la porte entrebâillée et écoute
          la conversation, sauf Charlie qui est un peu en retrait.
                         
                          CESAR
           ... la fraîcheur, tout ce que je ne connais pas.
                         
          CHATEAU - SALLE A MANGER - INTERIEUR SOIR
                         
                          CESAR
           Et pourtant, dans cette demeure où tout passe, combien
           d'hommes avez-vous connus ?
                         
          FIN DE LA MUSIQUE
                         
          Jeanne s'arrête de jouer et se retourne vers César qui est penchée
          sur elle.
                         
                          JEANNE
           Moi ?...
                         
          Elle se lève.
                         
                          JEANNE
           Pas un, jamais... sauf vous...
                         
          CHATEAU - UN SALON ATTENANT A LA SALLE A MANGER - INTERIEUR NUIT
                         
          La marquise referme doucement la porte. On entend la voix de
          César.
                         
                          CESAR
           Oh ! Jeanne !...
                         
          La marquise met un doigt sur la bouche.
                         
                          LA MARQUISE
           Chhhhtt ! N'ayons l'air de rien : on va leur tomber dessus
           dans le vestibule.
                         
          Elle s'éloigne à pas de loup, suivie par toute sa famille. Le
          dernier à partir est Charlie qui semble de moins en moins
          comprendre ce qui se passe.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR SOIR
                         
          César et Jeanne entre par le vestibule en se tenant la main. César
          tient son chapeau de cette main, et sa mallette de l'autre. Ils
          s'arrête. César passe le bras autour des épaules de Jeanne, et
          Jeanne autour de la taille de César.
                         
                          JEANNE
           Mamy !...
                         
          La marquise, suive de sa famille, entre par la petite porte
          derrière le bureau.
                         
                          JEANNE
           Mamy, César reste ici.
                         
                          LA MARQUISE
           L'amour l'emporte ! Et je n'y avais pas pensé !
                         
          Elle s'avance vers le couple, les bras grand ouverts.
                         
                          LA MARQUISE
           Oh, cher César... Mais vous êtes ici chez vous...
                         
          Elle lui prend la malette des main.
          Les autres entourent César.
                         
                          AMELIE
           Défaites-vous...
                         
          Amélie et Jeanne l'aident à enlever sa veste.
                         
                          DIANE
           Vous allez prendre froid... Je vais vous donner un petit
           lainage.
                         
                          LA MARQUISE
           Ah oui, oui, oui... un petit lainage...
                         
          La marquise tient ferment la mallette sous son bras. Jeanne s'est
          pendue au cou de César.
                         
                          JEANNE
           Vous verrez comme on est bien ici.
                         
                          GEORGES
           Et puis... mon cher César... vous allez connaître la vraie
           volupté...
                         
          Georges se dirige vers le couloir du Hall d'entrée.
                         
                          GEORGES
           ... celle de ne rien faire.
                         
          Il s'approche de la porte arrière du château.
                         
          CHATEAU - ARRIERE - PLAN LARGE - EXTERIEUR NUIT
                         
          La nuit est tombée.
                         
          On voit le château et la terrasse arrière, en plan un peu éloigné.
          Georges vient de s'encadrer dans la l'embrasure de la porte
          ouverte. On entend les insectes de la nuit.
                         
                          GEORGES
           L'herbe sent fort : nous allons avoir une nuit... superbe.
                         
          CHATEAU - TOIT - EXTERIEUR JOUR
                         
          MUSIQUE. Thème du Grand Siècle. Thème inspiré des musiques du
          Grand Siècle, encore plus brillante que le premier Thème du
          Château.
                         
          Sur le toit, des échafaudages et des ouvriers qui travaillent.
                         
          En surimpression sur l'écran, les mots : "Trois mois plus tard"
                         
          Panoramique sur les autres toits du château. L'inscription
          disparait. Partout, des ouvriers travaillent.
                         
          CHATEAU - PARC - ENTREE - EXTERIEUR JOUR
                         
          Un gros camion s'avance, avec Charlie au volant. Il manoeuvre pour
          entrer dans le parc du château. A l'entrée du parc l'inscription
          "Hôtel du Grand Siècle", suivie de quatre étoiles et la lettre
          "A".
                         
          CHATEAU - COUR D'HONNEUR - EXTERIEUR JOUR
                         
          Le camion vient de s'arrêter. Une armée de marmiton en sort,
          portant chacun un plat puis les marmitons se dirigent vers
          l'entrée du château. L'un d'eux trébuche sur une marche du perron.
                         
          CHATEAU - CUISINES - INTERIEUR JOUR
                         
          Un marmiton entre, portant un plateau, puis un autre le suit avec
          une pièce montée.
                         
          Charlie vient vers César qui, en costume de chef cuisinier, trône
          aux fourneaux.
                         
                          CHARLIE
           Tous les jours, les halles à quatre heures du matin,
           j'commence à avoir marre, hein !
                         
          César se retourne.
                          CESAR
           Mais c'est merveilleux... j'allume bien le four à trois
           heures, moi. Dis donc, tu as pensé au persil ?
                         
                          CHARLIE
           J'en ai pris dix-sept kilos. Bon, j'file à Lyon, je vais
           aux huitres.
                         
          Un petit commis entre dans les cuisines.
                         
                          UN COMMIS
           M'sieur César, les patronnes vous demandent.
                         
                          CESAR
           Voilà, petit, j'arrive.
                         
          César s'adresse à l'un de ses adjoints en train de cuisiner.
                         
                          CESAR
           Dis-moi, mets-moi un soupçon de Cognac. Et que ça vibre,
           que ça flambe, tout ça ! Voilà, petit, j'arrive !
                         
          Il se dirige vers la sortie des cuisines.
                         
          CHATEAU - SALLE A MANGER - INTERIEUR JOUR
                         
          La salle est pleine de convives en train de manger, assis à des
          tables somptueusement dressées. Un maître d'hôtel en smoking prend
          des commandes. Un serveur en veste blanche et noeud papillon noir
          travaille près d'une autre table. César entre au fond. Il
          s'approche de la table à laquelle officie le maître d'hôtel et se
          penche vers les convives pour leur dire quelques mots. Puis il
          passe à une autre table. Enfin il s'approche d'une table où mange
          un couple d'un certain âge. Il baise la main de la dame. Avant de
          sortir, il prend quelque chose sur le buffet et le porte à sa
          bouche.
                         
          CHATEAU - HALL D'ENTREE - INTERIEUR JOUR
          César finit de descendre le grand escalier. Il passe dans le
          vestibule.
                         
          CHATEAU - VESTIBULE - INTERIEUR JOUR
                         
          Georges est assis dans un fauteuil dans le couloir, le dos à la
          porte arrière du château, grande ouverte. César traverse le
          vestibule dans sa largeur et le salue de la main.
                         
                          CESAR
           Ça va, Georges ?
                         
                          GEORGES
           Ça va.
                         
          César sort par une porte sur le côté du vestibule.
                         
          MUSIQUE : FIN du thème du Grand Siècle. Début du thème de Jeanne,
          au piano.
                         
          CHATEAU - SALON DE MUSIQUE - INTERIEUR JOUR
          Jeanne est au piano, et derrière elle, des partitions à la main,
          la marquise, Diane, et Amélie suivent la musique. Elles sont
          toutes très bien habillées, un peu comme le soir du premier diner
          que César était venu interrompre. La marquise, entre autres, a
          remis son chapeau avec la grande plume.
                         
          César entre, et caresse la plume de la marquise, puis il se place
          derrière elles, entre Diane et Amélie.
                         
                          LA MARQUISE
           César, vous avez pensé à mes rubans ?
                         
                          CESAR
           Vos rubans pour vos fleurs, c'est fait, Mamy.
                         
                          DIANE
           Vous avez pu joindre mon coiffeur ?
                         
                          CESAR
           Mmmm ! Il passe demain matin, Diane.
                         
                          AMELIE
           Vous avez fait cirer mes bottines ?
                         
                          CESAR
           Oui, ma petite Amélie.
                         
                          JEANNE
           Vous pourrez me tourner la page, César ?
                         
                          CESAR
           Mmmm !...
                         
          César s'approche du piano. Tout en tournant la page de la
          partition, il se penche sur Jeanne et l'embrasse tendrement.
                         
                          JEANNE
           Ahhh !!...
                         
          On entend la voix d'un commis.
                         
                          UN COMMIS
           M'sieur César, on vous demande !
                         
                          CESAR
           Chhhtt !
                         
          Ce chut est suivi d'une parole incompréhensible. César virevolte
          devant ces dames, et sort du champ sous leurs regards admiratifs.
                         
          Gros plan tour à tour sur les quatre femmes.
                         
                          LA MARQUISE
           Il est infatigable !
                         
                          DIANE
           Quel Diable !
                         
                          AMELIE
           Et quel maître-queue !
                         
                          JEANNE
           Mais j'y pense... Qu'est-ce que ça veut dire : « Tirer le
           Diable par la queue » ?
                         
          Jeanne reste songeuse
                         
          L'orchestre vient se joindre au piano
                         
          CHATEAU - VUE AERIENNE - EXTERIEUR JOUR
                         
          On survole le château et son parc. Au premier plan on voit l'aile
          de l'avion. Puis le château s'éloigne.
                         
          FONDU AU NOIR.
                         
          Sur le noir apparait en jaune le mot "FIN".
                         
          GENERIQUE DE FIN
                         
          MUSIQUE. Thème du générique.
                         
          Sur un fond rouge sombre, défile le générique de fin.
                          


Le Diable par la Queue



Writers :   Daniel Boulanger  Claude Sautet
Genres :   Comedy


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